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Chronique



La Chronique classique de Music & Opera.
L'humeur du moment sur la Musique & l'Opéra


Informations : Hugues Rameau
17 rue Cler - 75007 Paris - France
Tél. +33 (0) 1 53 59 39 29
Fax. +33 (0) 1 47 05 74 61











- LA NOUVELLE TRAVIATA

Le rôle des rôles pour une soprano, La Traviata est sans nul doute l'opéra le plus populaire de Verdi. En cette année de célébration, les productions se sont multipliées classant l'oeuvre numéro un des opéras les plus joués sur toute la planète lyrique. Chaque mise en scène est un défi pour son auteur car elle est attendue par le mélomane qui, connaissant les émois de sa Violetta par coeur, tolère rarement un écart au livret. Et depuis le fiasco de la création le 6 mars 1853 à Venise, les productions se sont succédées, enchaînant le sublime et le trash, les décors surchargés, dépouillés ou quelconques ! Au cours de ce siècle et demi, les verdiens ont eu tout le loisir de crier au génie ou de conspuer les mises en scène, permettant parfois à certaines de rentrer dans la légende comme celle de Luchino Visconti avec l'éternelle Callas.

La Traviata(c) Wiener Staatsoper / Michael Pöhn
La Traviata(c) Wiener Staatsoper / Michael Pöhn

Au Festival d'Art Lyrique d'Aix-en-Provence 2011 (en coproduction avec l'opéra de Vienne), le metteur en scène Jean-François Sivadier laissait Natalie Dessay faire ses débuts sur une scène française dans ce qui restera certainement comme le rôle de sa vie. Cette nouvelle Traviata est entrée depuis au répertoire de la célèbre institution viennoise remplaçant celle d'Otto Schenk, jouée plus de 280 fois depuis sa création en 1971.
Le travail de Jean-François Sivadier est désormais bien connu car, outre la captation d'une représentation sortie en DVD chez Vigin Classics en 2012, un reportage de Philippe Béziat « Traviata et nous » a eu les honneurs du grand écran. Le jeu de l'acteur est au centre d'un dispositif scénique dépouillé qui abandonne délibérément la surcharge des décors pour se concentrer sur le drame. On imagine toujours le public viennois conservateur et opposé à tout changement de la tradition, il n'en est rien. L'accueil réservé à cette production moderne le soir de la représentation du 15 mars 2013 a été unanime, un succès. Encore un pari gagné pour Dominique Meyer, directeur depuis 2010 qui avec intelligence et savoir faire renouvelle en douceur le répertoire d'une des plus grandes maisons d'Opéra du monde.

Natalie Dessay a certes marqué fortement cette production et même si comparaison n'est pas raison, il est intéressant de voir comment une autre interprète pouvait se fondre dans la mise en scène très exigeante qui fait énormément appel aux talents d'acteur des interprètes. Hélas trop peu connue en France, la soprano allemande Marlis Petersen suit un parcours exemplaire émaillé de succès dans Lulu, Konstanze, Zdenka ou Ophélie qu'on imaginait moins distribuée dans l'italianité de Traviata. Le choc a donc été plus grand encore d'une voix parfaitement conduite, se jouant des difficultés de la partition. L'actrice garde une petite retenue là ou une autre se consumait entièrement, offrant l'image d'une femme brisée et non pas ravagée. Les couleurs de la voix se chargent de faire passer les nombreuses et fortes émotions et l'on regrettera juste l'absence du contre-mi bémol (certes facultatif) que la soprano, grâce à la sûreté de ses aigus, pouvait largement offrir à un public conquis.
Pas de suraigu non plus pour Rolando Villazón dans l'air d'Alfredo mais pour avoir souvent chanté le rôle sur scène, le ténor ne nous a jamais habitué au contre-ut. Ce n'est un secret pour personne, la voix chaude du trop généreux Rolando a connu des difficultés et un énorme passage à vide faisant craindre le pire. Quel bonheur de le retrouver sur scène avec éclat. Certes, le timbre s'est assombri mais la voix est belle et bien de retour. L'acteur déborde toujours un peu mais peut-on reprocher ce trop plein d'engagement à une personnalité aussi touchante que Rolando Villazón ?
On regrettera en comparaison le jeu éteint de Fabio Capitanucci dans le rôle du père Germont. Le seul italien de la distribution doté pourtant d'une belle voix de baryton chante avec routine faisant de ses deux airs, des longs tunnels absents d'émotions. Il est vrai que la mise en scène ne lui offre pas beaucoup de possibilité d'expressions avec un costume le faisant plus ressembler au frère d'Alfredo, ce qui était déjà le cas à Aix. Avec trois grands rôles, la Traviata laisse peu de place aux comprimari, ne leur offrant pas d'arias. Lena Belkina dans Flora Bervoix, a tout le mérite de se faire remarquer en faisant exister sa partie grâce à sa voix chaude et son jeu efficace.
Mais une Traviata ne peut être réussie si derrière le pupitre ne se tient une baguette experte. Il est toujours à craindre qu'un chef ne se laisse emporter par ses effets de manche et par l'apparente facilité de la partition ou qu'il nous livre un verdi ploum ploum où l'émotion est cassée par trop d'exagération. Le chef milanais Paolo Carignani, déjoue ce piège. Est-ce parce qu'il dirige dans le pays de Mozart ? Il joue beaucoup plus sur les nuances que sur le contraste quitte à déconcerter. La beauté de l'orchestre, toute en discrétion, soutient les voix, les accompagne et finalement offre comme la mise en scène, une émotion pure débarrassée des scories.

Souvent la question est posée de la « grandeur » d'une maison d'Opéra à l'échelle internationale. Cette Traviata qui réunit une mise en scène moderne et réussie, un orchestre parfait et des chanteurs à leur zénith pourrait apporter une esquisse de réponse...


Hugues Rameau - Music & Opera
30 avril 2013


- ISTANBUL ET LE BORUSAN

Qui songe à organiser un tour du monde des grandes capitales de la culture, de l'art et de la musique classique évoquera forcément les noms magiques de Paris, Berlin, New York, Londres, Tokyo, Vienne, Rome... et les grandes villes européennes. Il aurait tort d'oublier cette cité foisonnante où l'art et la musique sont autant d'expressions d'un âme européenne ouverte sur le monde et curieuse de tout, Istanbul.

Loin des clichés des derviches tourneurs et des mille minarets, la ville turque offre aux voyageurs avides de culture plus d'une occasion de s'émerveiller et de se réjouir. Dans les nombreuses galeries d'art ou au musée d'art moderne (le Modern Istanbul), les expositions d'artistes contemporains sont comme une vitrine et le reflet d'une vivacité et d'un goût éclectique. La ville n'a rien à envier à ses voisines françaises, italiennes ou allemandes. Dans ses quartiers chargés d'histoire, l'Art toujours vivant est la meilleure preuve de la vivacité culturelle et intellectuelle du pays.
La musique classique ne pouvait qu'y trouver sa place même si Istanbul manque d'un lieu de référence. Avec un peu du charme du Théâtre des Champs-Elysées, la petite salle du Süreyya Opera House, pourtant inaugurée en 1927, n'accueille la saison d'opéra que depuis 2007 avec la fermeture pour rénovation de l'Atatürk Cultural Center (sombre bloc façon années 70) où se jouaient les opéras et les concerts jusqu'alors. Mais l'absence d'un Musikverein n'a pourtant pas empêché la création d'un nouvel orchestre en 1999. Un désir de philanthropie a conduit la Holding Borusan (un des leaders de l'industrie turque) à étoffer l'orchestre de chambre existant pour donner naissance au Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra, composé quasi uniquement de jeunes musiciens turcs. Sous la houlette de Gürer Aykal, la formation est un des plus jeunes orchestres philharmoniques d'Europe et comprend presque autant de femmes que d'hommes. La billetterie ne couvre que 10 % des dépenses totales de l'orchestre, l'équilibre budgétaire étant assuré par les dons des différentes compagnies qui composent le groupe Borusan.

Sasha Goetzel

Depuis la saison 2008-2009, le jeune chef d'orchestre Sasha Goetzel occupe le poste de Chef principal et directeur artistique. Seul maître à bord, il construit ses programmes et veille à la bonne évolution de l'orchestre. Lors du concert du 21 février 2013, il a offert, pour la toute première fois à Istanbul, la symphonie No. 3 de Gustav Mahler. L'oeuvre n'est certes pas la plus difficile mais c'est la plus longue jamais écrite par le compositeur viennois. L'articulation des 6 mouvements demandent une maîtrise et un orchestre aux sonorités irréprochables. Le chef a su faire preuve d'une totale maîtrise des climats. L'acoustique très sèche de la salle de concert (le Lüfti Kirdar ICEC) a l'avantage de laisser entendre chaque pupitre très clairement, elle a le désavantage de ne pardonner aucune fausseté. Fort heureusement, les musiciens en grands professionnels sont parfaitement investis et toujours très précis. Les attaques sont nettes et même si les vents sont presque toujours justes, ils ne couvrent jamais leurs camarades musiciens. On pourrait reprocher parfois à Sasha Goetzel un manque de relief dans les reprises et un étirement des tempi, mais l'oeuvre réclame ces lenteurs, comme dans le dernier mouvement « Iangsam », une des plus belles pages de Mahler et sans doute le plus beau moment de la soirée. Accompagnée du choeur impeccable de l'Accademia di Santa Cecilia et des choeurs d'enfant, tout aussi parfaits, du Borusan Children's Choir et du Superar Children'Sand Youth Choir, Monica Groop assurait la partie mezzo de la partition. Voix solide et joliment timbrée, son allemand sur-articulé enlève hélas ! du naturel et empêche de se fondre complètement dans la musique.
Pour un si jeune orchestre, l'avenir est souriant. Avec d'illustres aînés comme Leyla Gencer ou Fazil Say, il est en passe de devenir une nouvelle référence turque de la musique classique. Les concerts donnés au cours de la saison 2013-2014 seront autant d'occasions de découvrir la belle sonorité et la finesse de jeu de Sascha Goetzel. Le jeune chef s'offrira le luxe d'aborder une oeuvre monumentale comme la Missa Solemnis de Beethoven lors d'un festival consacré au compositeur en décembre (où il dirigera notamment Christian Tetzlaff dans le concerto pour violon et Alexei Volodin dans le concerto pour piano No. 5). D'autres noms illustres brilleront sur les affiches annonçant les artistes invités : Valeriy Sokolov, Nicola Benedetti, Rudolph Buchbinder, Anna Vinnitskaya, Alain Altinoglu… et cerise sur le gâteau, la venue pour la première fois de Roberto Alagna ! Le public stambouliote pourra se réjouir et s'enorgueillir car les mélomanes en visite seront comblés par la beauté et la vivacité de la ville et du Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra.


Hugues Rameau - Music & Opera
22 mars 2013


- LE ROSSIGNOL ET LA ROSE, BEAUTE ET SENSUALITE


Paru il y a déjà deux mois, le nouveau Cd de la soprano Chen Reiss (qui vient de triompher avec l'Orchestre de Paris, Salle Pleyel, dans la Messe en Fa de Bruckner) n'a pas eu encore les honneurs de la presse française alors que le dernier opus intitulé « Liaisons » avait reçu en son temps, un Diapason Découverte amplement mérité. Silence d'autant plus étonnant que Le Rossignol et la Rose, recueil de songs, lieder et mélodies présente au disque une nouvelle facette de l'art de la soprano tout aussi séduisant.

Au concert, la composition d'un récital chant piano demande un dosage précis dans le choix des morceaux et une savante alchimie. Au disque, il est d'autant plus difficile de capter l'auditeur pour le plonger dans des atmosphères suffisamment variées pour ne jamais lasser et chose rédhibitoire, ennuyer. Le thème du rossignol et de la rose ayant inspiré bon nombre de poètes et de compositeurs, il offre un large corpus de mélodies où Chen Reiss est allé butiner quelques 25 morceaux de Purcell à Sherwin, en anglais, français, allemand, italien, espagnol, russe et hébreux (très belle découverte d'une mélodie de Mordechai Zeira), balayant quatre siècles de musique. Le récital se décline intelligemment en cinq parties (Eros, Elysium, Solitude, Humour, Myth) laissant à la soprano l'opportunité d'exprimer une large palette d'émotions.
Passons vite sur le Purcell d'ouverture, délicat et très bien chanté qui manque d'un accompagnement baroque pour des oreilles désormais plus habituées au luth plutôt qu'au piano, pour plonger dans la sensualité qui domine tout le récital. Cette voix saine parfaitement placée séduit immédiatement dans la mélodie de Grieg comme dans Die Nachtigall de Berg ou de Krenek où les aigus s'envolent avec facilité.
Le récital offre une belle place aux mélodies françaises (Hahn, Viardot, Fauré, Saint-Saëns) où l'on aimerait entendre une diction plus franche pour rendre le naturel si délicat (et si difficile à obtenir, même pour les chanteurs francophones). Le choix des différentes langues n'est jamais un barrage au plaisir (très beau La rosa y el sauce de Guastavino) même si les lieder en allemand sont plus immédiats (c'est aussi la langue des plus beaux textes : Heine, Lenau, Goethe...). Das Rosenbad de Richard Strauss par exemple, est merveilleux grâce aussi à l'accompagnement remarquable de Charles Spencer qui possède la grâce et la modestie des plus grands accompagnateurs. Son piano sait jouer des contrastes comme des caresses, pour offrir le meilleur pendant possible à la voix.
Le Rossignol et la Rose procure un double plaisir, le premier, à l'écoute de la voix qui charme simplement avec une beauté évidente, le deuxième, en se penchant sur les textes où l'intelligence de la lecture et l'interprétation méritent toutes les félicitations. Que l'on écoute pour s'en convaincre, le Heindenröslein de Schubert, si souvent enregistré et pourtant complètement réinventé ou même la vocalise de Saint-Saëns, sans parole et pourtant si expressive !

Le Rossignol et la Rose est construit comme un parfait récital où même un bis est proposé offrant une sympathique incursion dans les rythmes des musicals américains. Comme tout concert réussi, il ne manque plus que des applaudissements... Bravo Mademoiselle Reiss, encore !

Hugues Rameau - Music & Opera
8 mars 2013

- CD : CHEN REISS - Le Rossignol et la Rose

CD : CHEN REISS
Charles Spencer, piano
Lieder by Alban Berg, Camille Saint-Saëns, Carl Maria von Weber, Carlos Guastavino, César Franck, Edvard Grieg, Ernst Krenek, Franz Schubert, Gabriel Fauré, Giacomo Meyerbeer, Gustav Mahler, Henry Purcell, Johannes Brahms, Manning Sherwin, Mordechai Zeira, Nikolai Rimsky-Korsakov, Pauline Viardot, Reynaldo Hahn, Richard Strauss & Robert Schumann
Onyx Classics - Catalogue No. : ONYX 4104



- DIETRICH FISCHER-DIESKAU


Ainsi va le monde, les monstres sacrés disparaissent... On a appris la mort de Dietrich Fischer-Dieskau, vendredi 18 mai 2012. Il entre maintenant dans la légende.
Ainsi va la vie, le même jour, Donna Summer, tirait sa révérence. Les chaînes d'information en boucle se sont fait l'écho de ce seul événement, préférant la reine du disco à l'impérial Dieskau ! Tous les quarts d'heures, la même biographie tout en images nous rappelait le parcours de la diva sexy avec extraits musicaux à l'appui. Pas la moindre photo du baryton, pas même un message défilant annonçant son décès. Quand on imagine le nombre des nouvelles qui peuvent être traitées en 24 heures d'antenne, il semble bien paradoxal que l'information diluée sur les chaînes tout info soit si ténue. Les images phagocytent-elles le temps disponible ou est-ce un désintérêt de la rédaction ? Heureusement, il nous reste la presse écrite sans doute plus scrupuleuse à présenter l'actualité plurielle, où de nombreux hommages ont été rendus.

Car il est plus que normal d'évoquer Dietrich Fischer-Dieskau, ne serait-ce que sous un angle historique. Lorsque en 1962, pour la consécration de la nouvelle cathédrale de Coventry, Benjamin Britten compose son War Requiem, il écrit la partition pour Galina Vishnevskaya, soprano russe, Peter Pears, ténor anglais et pour le symbolique baryton allemand. Immédiatement après la guerre, Dietrich Fischer-Dieskau a été un des premiers à prôner la réconciliation grâce à la musique et à la culture. Dès 1955, il effectue une tournée aux Etats-Unis, imposant le récital de lieder dans la langue de Goethe. C'est également le premier chanteur allemand à s'être produit en Israël. Dietrich Fischer-Dieskau est un emblème, celui d'une certaine universalité de la musique au delà des politiques et des frontières.
Pourtant ceux qui ont eu la chance de le rencontrer se souviennent de sa modestie malgré cette allure altière que lui donnait sa grande taille. Lorsqu'en 1995, son épouse Julia Varady triomphait dans Nabucco à l'Opéra national de Paris, il se trouvait dans la salle déclinant les demandes d'autographes car il était un simple spectateur parmi les autres. Le nom de Dietrich Fischer-Dieskau n'est sans doute pas connu par le plus grand nombre mais dès lors que l'on s'adonne à Schubert, à Mahler, à Bach, à Wolf, à Verdi et Wagner... c'est un incontournable. Toutes générations confondues, les mélomanes du monde entier connaissent cette voix d'argent, le timbre si particulier et surtout l'interprétation exemplaire. Les amoureux de Schubert reviennent toujours aux disques de DFD, ne serait-ce que pour comparer tel ou tel Lied. Son legs à la musique classique est incomparable. Il a enregistré quelques 400 disques et le plus extraordinaire est que la plupart sont considérés comme des références. L'intelligence et l'art du chant poussé à son raffinement ultime peut trahir le travail mais comme il le déclarait lui-même : « L'important est de découvrir la musique à travers les musiciens, et non les musiciens à travers la musique ».

Ce qu'il faut peut-être retenir de ce personnage hors norme est sa curiosité incessante. Grâce à cette volonté de partager la musique de façon quasi encyclopédique, on lui doit des découvertes inouïes à l'opéra comme au concert. Des chemins rarement empruntés sont devenus les grandes voies des générations suivantes. Grâce à ses élèves, l'art du chant de Dietrich Fischer-Dieskau perdure ( Matthias Goerne restant certainement aujourd'hui son plus digne héritier). Quant au public, le plus bel hommage qu'il puisse rendre à cette fantastique figure du chant classique, est de cultiver la flamme en gardant toujours cette soif de connaissance, la curiosité.


Hugues Rameau - Music & Opera
29 mai 2012


- DU COTE DE MILAN ET DE VIENNE (2ème partie)


Vienne, pour toujours la patrie de Mozart et de tant de musique...
Grâce à sa grande tradition, la capitale autrichienne abrite le plus bel orchestre, une compagnie de danse exceptionnelle et un opéra au rayonnement international.
Le Wiener Staatsoper est ce qu'on appelle un théâtre de répertoire. Contrairement à la Scala de Milan, qui organise sa saison en enchaînant les séries de représentation à la suite les unes des autres (Lohengrin en décembre puis Falstaff en janvier, etc.) l'Opéra de Vienne programme les oeuvres en faisant alterner les représentations. Ainsi, en une semaine, on pourra voir Eugene Oneguine le mardi, Don Carlos le mercredi et La Bohème, le jeudi... Cinquante chefs-d'oeuvre sont à l'affiche tout au long de 2012-2013. Des opéras comme Der Rosenkavalier ou Le Nozze di Figaro sont toujours joués, maintenant le Répertoire d'une saison à l'autre. Fort heureusement, rien n'est figé. Chaque année, un roulement s'opère avec la reprise d'anciennes mises en scène. De nouvelles productions sont créées permettant de faire vivre l'opéra depuis des siècles.

Cette saison 2012-2013, cinq toutes nouvelles productions verront le jour. Alceste de Gluck, Ariadne auf Naxos de Strauss, La Cenerentola de Rossini, Pollicino de Henze et Tristan und Isolde de Wagner. Est-ce un hasard ? En énumérant ces titres, on trouve le parfait reflet de ce théâtre proposant toutes les langues et tous les styles et toujours avec des chanteurs hors pair. Alceste est un opéra rarement donné même s'il regorge de belle musique. Pour l'interpréter, il faut des artistes en état de grâce et vocalement à leur meilleur. C'est tout naturellement Véronique Gens qui s'attaque au chef-d'oeuvre de Gluck. Il n'est pas de bonne représentation sans une parfaite distribution. Une très belle artiste comme Krassimira Stoyanova réserve à Vienne sa première Ariadne. Et qui d'autres peut aujourd'hui porter l'incandescence d'Isolde sur scène sinon Nina Stemme ? Elle formera un couple parfait avec le Tristan du grand wagnérien Peter Seiffert. Comme pour toutes les salles internationales, on a plaisir à y retrouver les grandes voix. Cette saison, Roberto Alagna est sans conteste, la star du Staatsoper. Comme un best of, il se produit dans pas moins de cinq productions différentes avec à ses côtés, des artistes du même exceptionnel niveau. Elina Garanca est Carmen et Charlotte, Martina Serafin, la Tosca et Sondra Radvanovsky, Amelia. Côté partenaires masculins, Simon Keenlisyde, René Pape, Ludovic Tézier complètent une liste déjà impressionnante. On se réjouit que Roberto Alagna inscrive de nouveau le rôle de Werther à son répertoire, tout comme ce Don Carlo qu'on aurait peut-être préféré en français. Mais peut-on se plaindre quand, pour couronner le tout, il affiche une prise de rôle (sauf erreur) dans Un Ballo in Maschera ? Le Don Carlos français de Verdi est confié au jeune Yonghoon Lee qui s'est imposé rapidement sur la scène internationale.
Les grandes voix se donnent toujours rendez-vous à Vienne. Le succès est déjà assuré pour Renée Fleming qui chante Capriccio, son rôle fétiche. Succès attendu également pour le Nemorino de L'elisir d'amore de Juan Diego Flórez et bien évidemment pour Jonas Kaufmann en Parsifal. Certains chanteurs se produisent deux fois comme Piotr Beczala qui chante Rodolfo de la Bohème et Roméo. Ramón Vargas est distribué dans Gabriele Adorno (au côté du Simon Boccanegra de Plácido Domingo) et dans Alfred de Die Fledermaus de J. Strauss, un luxe ! Tout comme la participation de Kiri Te Kanawa qui vient faire un clin d'oeil dans La Fille du Régiment de Donizetti.
Outre sa participation à Don Carlo avec Roberto Alagna, le grand baryton Simon Keenlisyde déploie l'éventail de son talent en interprétant Wozzeck et Rigoletto. Eugene Oneguine sera chanté en revanche par Dmitri Hvorostovsky accompagné par la frémissante Tatiana d'une certaine Anna Netrebko !

Verdi et Wagner sont bien évidemment programmés au cours de cette saison anniversaire mais la tradition mozartienne est préservée avec La Clemenza di Tito (chanté par Richard Croft et Magdalena Kozena), Don Giovanni (avec Peter Mattei, Erwin Schrott) et Le Nozze dirigé par le passionnant jeune chef Jérémie Rhorer.
Comme il se doit pour tout grand théâtre cette année, la tétralogie wagnérienne est présentée en mai et quelques dix oeuvres de Verdi sont programmées. L'intérêt de voir ou revoir la Traviata réside principalement dans son cast. Outre Francesco Demuro, Rolando Villazón et Vittorio Grigolo qui alternent dans le rôle d'Alfredo, Carlos Alvarez, Fabio Capitanucci et Thomas Hampson dans celui de Germont, les trois sopranos distribuées dans le rôle exigeant de Violetta Valery, Ermonela Jaho, Marlis Petersen et Maija Kovalevska sont des artistes complètes qui représentent de vrais espoirs de la jeune scène. Le Staatsoper de Vienne est un des rares opéras au monde a donné sa chance à ces jeunes artistes confirmés comme Natalie Dessay qui y a fait rapidement ses début dans Sophie du Rosenkavalier de Strauss. Cette saison, on suivra avec intérêt cette jeune génération. La très belle Chen Reiss chante Sophie de Werther, Adina de L'elisir et Servilia de la Clemenza. Angela Meade, révélation américaine, est distribuée dans I Vespri Siciliani, la pétillante Olga Peretyatko dans Gilda. Encore inconnues du grand public, Christina Carvin est l'Eva de Die Meistersinger et Rachel Frenkel et Tara Erraught se partagent le rôle titre de Cenerentola.

Entre tradition et modernité Vienne reste la capitale de la musique classique...

Hugues Rameau – Music & Opera
21 mai 2012


- DU COTE DE MILAN ET DE VIENNE


Avant de parler des Festivals, le véritable poumon de la musique classique, revenons une fois encore sur les saisons européennes 2012-2013, en nous arrêtant cette semaine sur deux monstres sacrés, la Scala de Milan et le Staatsoper de Vienne.
Un point commun bien facile à trouver est l'excellence de la programmation mais il est amusant de comparer les deux saisons que l'on doit toutes deux, à deux directeurs français. Stéphane Lissner, après avoir fait les beaux jours du Théâtre du Châtelet puis du Festival d'Aix-en-Provence, est à la tête de l'institution scaligère depuis 2006. Dominique Meyer que les parisiens connaissent bien car il les a régalé pendant 11 saisons au Théâtre des Champs-Elysées, entame sa deuxième année comme directeur de la vénérable maison autrichienne.

Au concours des temples lyriques les plus connus au monde, la Scala prend la première place sur le podium. Elle ne la doit pas à son architecture mais plutôt aux artistes de légende qui ont fait son histoire. Dans les loges, flotte encore le souvenir de Toscanini et de la rivalité de belles divas inoubliables. Parmi les nombreux chefs-d'oeuvre créés ici, Norma, Turandot et Dialogues des Carmélites côtoient bien évidemment quelques-uns des opéras de Verdi. De saison en saison, les grands succès lyriques tiennent le haut de l'affiche et Wagner a toujours eu sa place à la Scala où ses oeuvres sont régulièrement programmées.
Au cours de cette année particulière, il était important de ne pas faire de jaloux entre verdiens et wagnériens, surtout dans la salle connue pour accueillir les spectateurs les plus exigeants de la planète lyrique. Une égalité presque parfaite a été trouvée. Six oeuvres de Wagner et sept de Verdi seront jouées. La Scala a même eu l'idée de baptiser cette nouvelle saison, la saison « VW » pur Verdi et Wagner ! Dans le peu de place que laissent les deux colosses, se glisse un petit opéra de Rossini par les élèves de l'académie du théâtre et A Dog's Heart (d'après la nouvelle de Boulgakov), une oeuvre contemporaine du compositeur russe Alexander Raskatov qui sera défendue tout de même par Valery Gergiev.
La saison 2012-2013 offre le meilleur de Wagner et de Verdi, le plus connu et le plus grandiose. De Wagner, l'imposante tétralogie est considérée comme le chef d'oeuvre total. Quatre soirées d'opéras pour narrer une histoire de dieux et d'humains emportés par le tourbillon des passions. Oeuvres exigeantes, les chanteurs doivent se surpasser pour rendre justice au génie du compositeur allemand. Sous la direction experte de Daniel Barenboïm, le nouveau directeur musical de la Scala, deux cycles complets sont proposés. Le rôle de Wotan a été confié à trois chanteurs de premier plan, Michael Volle, René Pape et Juha Uusitalo. Bryn Terfel, un autre Wotan acclamé outre-atlantique, viendra à Milan pour interprété le hollandais dans le Vaisseau fantôme. Ce chanteur hors pair doté d'une voix inclassable, électrise la scène à chacune de ses trop rares apparitions. A ses côtés, la belle Anja Kampe et Klaus Florian Vogt, ténor wagnérien à la voix incroyablement légère, complètent une distribution de luxe. Dirigé également par Barenboim, les représentations seront assurément l'un des temps forts de la saison internationale. Autre temps fort, la venue de Jonas Kaufmann crée toujours l'événement. Même si Lohengrin est le rôle central de l'opéra de Wagner, le ténor seul ne peut endosser la parfaite réussite de la soirée. Anja Harteros, la divine soprano avec qui il forme un couple idéal, lui donne la réplique. Chez Verdi, c'est aussi le feu d'artifice vocal. Jeune génération et grands noms se côtoient sur scène. Dans Nabucco par exemple, l'extraordinaire Leo Nucci qui affiche toujours une santé vocale et un métier stupéfiant à 70 ans, donne la réplique à Liudmyla Monastyrska, une découverte. Cette jeune soprano ukrainienne est également distribuée dans Aida avec sa mise en scène tout en or de Franco Zeffirelli, où l'on retrouve en alternance Hui He, spécialiste du rôle. Dans une oeuvre moins connu comme Oberto, la distribution italienne composée de Michele Pertusi, Fabio Sartori, Maria Agresta et Sonia Ganassi est primordiale pour rendre justice à l'oeuvre. Les grands chefs italiens se succèdent également au pupitre au cours de cette saison 2012-2013, comme Fabio Luisi pour Don Carlos. Mais c'est l'éclectique Valery Gergiev et le bouillonnant Daniel Harding qui dirigent respectivement Macbeth et Falstaff. Le bedonnant héros aura les traits de Bryn Terfel qui chez Verdi est aussi à l'aise que chez Wagenr. Il aura l'occasion de rendre compte de l'étendue de son immense talent tout comme Marcelo Alvarez qui brillera dans Un Ballo in Maschera. Il forme un autre beau couple de théâtre avec Sondra Radvanovsky. Patrizia Ciofi complète la distribution dans Oscar.
Comme devant un feu d'artifice, on ne sait où tourner la tête tant cette saison 2012-2013 de la Scala, triple V, est excitante... Mais quand est-il à Vienne, l'autre capitale de la musique ?

A suivre...

Hugues Rameau – Music & Opera
7 mai 2012


- UNE SAISON A PARIS (2ème partie)


On ne vantera jamais assez les mérites de Brigitte Lefèvre, la Directrice de la Danse. De saison en saison, elle nous emmène avec passion d'un univers à un autre, en faisant parfois le grand écart (sic) entre le plus moderne et le plus classique. La troupe de l'Opéra national de Paris a ses stars comme toute grande compagnie mais la qualité des spectacles reste toujours constante et au plus haut niveau, le signe d'une santé éclatante...
Une fois de plus, la saison 2012-2013 est riche en événements. Dans les grands classiques avec tutus et pointes, Don Quichotte et La Sylphide restent des valeurs sûres du répertoire, des spectacles où la grâce le dispute à l'excellence. Bien sûr, les grands chorégraphes sont à l'honneur avec Balanchine, Roland Petit, l'incontournable Noureev et Béjart qui, un des premier, a amené le geste dans la chorégraphie. Les modernes avec leur forte personnalité sont également présents, Forsythe, Carlson, Neumeier, Cunningham, Kylián, Trisha Brown... La simple évocation de leur nom suffit parfois à donner le frisson. Mais il faut aussi découvrir la relève, cette nouvelle génération talentueuse avec Preljocaj qui vient avec sa troupe cette fois. Brigitte Lefèvre a cette intelligence, pour faire vivre et progresser le ballet, de toujours lui donner de nouveaux défis. Ce sont ces nouveaux venus qui donnent le souffle, qui entretiennent l'excellence. Cette saison, l'étoile bien aimée Marie-Agnès Gillot passe de l'autre côté et présente son travail de chorégraphe. Autre nouveau venu, Sidi Larbi Cherkaoui s'est vu confié rien de moins que le Boléro de Ravel. Un défi pour ce talentueux chorégraphe et également pour le ballet de l'Opéra national de Paris. Un événement qui, espérons le, sera à la hauteur de l'attente...

A quelques stations de Métro de là, c'est la fête ! Le Théâtre des Champs-Elysées célèbre le 100ème anniversaire de son inauguration. De la toute première saison, les mélomanes ont tous en mémoire le scandale du Sacre du Printemps. Le 29 juin 1913, les ballets russes de Diaghilev donnent la création mondiale du ballet de Nijinski sur la musique de Stravinsky et tout le monde s'étrille... En 2013, les passions se sont largement tassées et c'est dans le calme que l'oeuvre sera rejouée, dans la chorégraphie originale de Nijinski tout d'abord (avec Valery Gergiev à la direction) et dans la furie moderne de Pina Bausch, ensuite. Une création d'Akram Khan inspirée du Sacre se rajoute aux deux grands ballets (au cours de la saison 2012-2013, le superbe chorégraphe londonien dansera également aux côtés de Sylvie Guillem dans la reprise de Sacred Monsters, déprogrammé en 2012 pour cause de tendon déchiré).
En 100 ans, l'oeuvre de Stravinsky s'est définitivement installée dans le répertoire des orchestres et le Théâtre des Champs-Elysées a la bonne idée d'inviter à quelques jours d'intervalle, trois grands chefs pour la jouer : Daniele Gatti, Esa-Pekka Salonen et Yannick Nézet-Séguin. Itamar Golan et Natsuko Inoué nous donneront même la version pour piano à quatre mains.
D'autres événements estampillés « Centenaire » émailleront la saison qui reprend la même trame qu'en 1913, comme avec cette version de concert du rare Pénélope. Le seul opéra de Gabriel Fauré créé ici même pour l'ouverture du beau Théâtre art-déco, réunira sur la scène, Anna Caterina Antonacci et Roberto Alagna. Dans la tradition russe qui a marqué l'histoire du lieu a tout jamais, Valery Gergiev dirige Benvenuto Cellini de Berlioz et Julia Lezhneva, la jeune mezzo dont tout le monde parle, incarne la Rosina du Barbier de Séville de Rossini. La version mise en scène de Don Giovanni de Mozart complète la liste des opéras déjà à l'affiche en 1913. Jérémie Rhorer qui dirige le chef-d'oeuvre à la tête de son ensemble le Cercle de l'Harmonie, a déjà enthousiasmé le public de TCE. Il est aujourd'hui considéré comme un très grand chef baroque moderne.

Les musiciens et la musique symphonique sont bien sûr à l'honneur au cours de cette saison anniversaire du Théâtre des Champs-Elysées. L'intégrale des symphonies de Beethoven est confiée à Daniele Gatti avec l'Orchestre National de France, Andris Nelsons dirige le War Requiem de Benjamin Britten, en son temps un habitué de la maison et on retrouve avec bonheur les amis du Festival Pablo Casals de Prades, pour trois soirées.
Il est impossible de résumer la richesse de la nouvelle saison 2012-2013 du Théâtre des Champs-Elysées car les artistes sont tous au rendez-vous. Côté solistes, les noms d'Emanuel Ax, Renaud Capuçon, Julia Fischer, Sol Gabetta, Hélène Grimaud, Leif Ove Andsnes, Julian Rachlin, Vadim Repin, Grigory Sokolov, Alexandre Tharaud, Jean-Yves Thibaudet... brillent sur les affiches. Et ce n'est qu'une partie car le théâtre parisien est le seul de la capitale à parfaitement s'équilibrer entre musique instrumentale et musique vocale. Dans ce domaine, il est tout aussi impossible de les citer tous. La pulpe de la voix de Karina Gauvin résonne dans Haendel, le velours de Matthias Goerne dans le Requiem allemand de Brahms. Philippe Jarrousky et Max Emanuel Cencic se donnent la réplique dans Artaserse de Vinci. Marie-Nicole Lemieux s'adonne à Rossini et Ramón Vargas nous offre son Don Carlo. Les grandes voix viennent pour un récital : Elina Garanca (découverte au Théâtre des Champs-Elysées), Joyce DiDonato, Juan Diego Flórez et ce merveilleux duo composé de Patrizia Ciofi et de Leo Nucci qui a fait les beaux soirs des Chorégies d'Orange, en 2011. La cerise sur le gâteau, c'est bien évidemment le Fidelio de Beethoven avec la parfaite distribution réunissant Waltraud Meier et Jonas Kaufmann. Même sans mise en scène, le spectacle est déjà un temps fort de cette saison 2012-2013.

Outre le Don Giovanni déjà cité, ce sont quatre autres spectacles qui sont proposés en version scénique. La Favorite est un chef d'oeuvre de Donizetti écrit en français. La belle voix de mezzo d'Alice Coote défendra cette partition trop méconnue. Elle est accompagnée par Celso Albelo, Giacomo Prestia et par Ludovic Tézier, toujours parfait... Mais l'originalité de la saison ce sont trois Médée ! Elle est contemporaine chez Pascal Dusapin où dans un spectacle total brassant la vidéo, la danse et la dramaturgie, l'infanticide est incarnée sur scène par Caroline Stein. La vision baroque de Marc-Antoine Charpentier demande une tragédienne. Michèle Losier sera la figure tragique entourée des merveilleux Sophie Karthäuser, Stéphane Degout et Anders Dahlin et dirigée par la baguette experte d'Emmanuelle Haïm. Enfin c'est chez Cherubini que la fureur pré-romantique de Médée se déchaîne. La mise en scène vient de la Monnaie de Bruxelles où l'incroyable Nadja Michael qui reprend le rôle, a déjà reçu les éloges de la presse. Des fureurs du Sacre du Printemps à la rage de Médée, la saison 2012-2013 du Théâtre des Champs-Elysées s'annonce corsée et passionnante... pour notre plus grand plaisir !


Hugues Rameau – Music & Opera
30 avril 2012


- UNE SAISON A PARIS


« I love Paris in the spring time ». Même si les parisiens sont souvent prompts à trouver que l'herbe est toujours plus verte chez les voisins, les mélomanes du monde entier, en toute saison, entament à l'unisson la chanson de Cole Porter. Avec ses cinq salles d'opéra (Palais Garnier, Opéra Bastille, Opéra Comique, Théâtre des Champs-Elysées et Théâtre du Châtelet) et ses nombreuses salles de concert (Salle Pleyel et Cité de la musique en tête) la capitale française est richement dotée. Certes, il y aura toujours à redire sur tel ou tel choix d'un directeur artistique mais à la découverte de la saison 2012-2013, l'excitation est une fois de plus au rendez-vous...

A tout seigneur, tout honneur... La vénérable institution, l'Opéra national de Paris, présente une collection 2012-2013 Wagner et Verdi. Sans céder à la mode, c'est plus un hommage qui est rendu à Verdi avec son Falstaff, chef-d'oeuvre de malice servi par le bedonnant Ambrogio Maestri et l'excellente Marie-Nicole Lemieux, une merveilleuse Mrs Quickly. L'opéra italien est bien représenté avec la reprise de la production de la Cenerentola de Rossini, joliment mise en scène par Jean-Pierre Ponnelle, où Marianna Pizzolato et Serena Malfi se partagent le rôle-titre. Le nozze di Figaro de Mozart dans l'immortelle mise en scène de Giorgio Strehler est également reprise. Un autre chef-d'oeuvre et pourtant une découverte pour les parisiens, La Gioconda de Ponchielli n'a pas été montée à Paris depuis des lustres. On entendra enfin, l'air célèbre « Suicidio » interprété par Violeta Urmana et « Cielo e mar » par Marcelo Álvarez et la non moins célèbre « danse des heures » immortalisée autrefois par Walt Disney dans Fantasia, grâce à des crocodiles et des hippopotames ! Autre temps fort très attendu, La fille du Régiment, opéra en langue française de Donizetti. L'amusante production de Laurent Pelly a fait le tour du monde et vient enfin se faire applaudir sur la scène de Bastille. Il suffit d'évoquer les quatre têtes d'affiche, Natalie Dessay, Felicity Lott, Juan Diego Flórez et Alessandro Corbelli pour imaginer le succès plus que probable. Egalement dans la mise en scène de Laurent Pelly, Giulio Cesare de Haendel, le seul opéra baroque de la saison, est repris avec Jane Archibald, une Cléopâtre à suivre et dans le rôle de Sesto, Karine Deshayes qui vole de succès en succès, bien mérités.
Une maison d'opéra forge son image avec son directeur musical, les artistes et les metteurs en scène. Deux des plus belles réussites de l'emblématique Robert Carsen sont reprises : Les Contes d'Hoffmann d'Offenbach et surtout Capriccio de Strauss, oeuvre testamentaire qui signa les adieux de Hugues Gall à la tête de l'Opéra national de Paris. Autre metteur en scène à l'intelligence acérée, Olivier Py offre de nouveau sa vision du Rake's Progress de Stravinsky avec Charles Castronovo dans le rôle-titre. A signaler, une nouvelle venue au Palais Garnier, Mariame Clément qui, après ses succès à l'Opéra national du Rhin, donne sa vision de Hänsel und Gretel. Véritable institution en Allemagne, l'ouvrage de Humperdinck, qui regorge de merveilles, est hélas très mal connu des francophones.
Chef d'oeuvre des chefs-d'oeuvre internationaux en revanche, le Ring wagnérien constitue le plat principal de la saison 2012-2013. La production de Günther Krämer a été fortement critiquée dans les journaux et paradoxalement très applaudie par le public. Chacun sait que l'unanimité sur une mise en scène d'un opéra de Wagner n'existe pas. Dans le cas de ce Ring avec ces quatre soirées, on sait gré à Krämer de respecter l'intrigue en nous proposant des images fortes et souvent très belles. L'intérêt majeur reste Philippe Jordan, le bien aimé chef d'orchestre attitré de la maison. Il tire le meilleur d'un orchestre à son zénith. Preuve de sa maîtrise admirable, au cours de ces quelques quinze heures de musique, il ne jette pas un oeil sur la partition qu'il connaît par coeur.
Au cours de la saison, il dirige avec bonheur Capriccio et une certaine Carmen ! Entre le chef d'oeuvre de Bizet et l'Opéra national de Paris, on imagine une idylle sans fin mais ces dernières années, les productions se sont succédées sans véritablement soulever l'enthousiasme. L'enjeu qui repose sur le metteur en scène Yves Beaunesne est de taille, donner à Paris la Carmen qu'il mérite. Avec Anna Caterina Antonacci et Karine Deshayes qui alternent dans le rôle, il a déjà un sérieux atout...

Mais l'Opéra national de Paris, c'est aussi une des plus belles compagnie de danse au monde...

...à suivre !


Hugues Rameau - Music & Opera
16 avril 2012






- MON DIEU


S'il y a bien un thème qu'il ne faut pas aborder avec la politique, c'est celui de la religion. Sujet de discorde inépuisable, le nom de Dieu aura fait couler beaucoup d'encre et malheureusement beaucoup trop de sang. Même si toute croyance est intime et personnelle, certains fanatiques religieux veulent que tous partagent la même idée d'un dieu plus fort que celui du voisin. C'est toujours au non des siens que les guerres se font. Inutile d'ouvrir l'énorme chapitre des guerres de religion, des croisades au djihâd, c'est toujours la même histoire de conquêtes politiques sous couvert de vraie foi.

On pourrait imaginer les scènes de Théâtre épargnées par les violentes querelles mais la volonté d'en découdre est parfois si forte que les fervents croyants, si dévoués à la cause, sont toujours sur le qui-vive pour dénoncer telle mise en scène jugée insultante. Un exemple récent illustre le jusqu'au-boutisme de ces hommes qui, au nom de leur croyance, s'autorisent à limiter la liberté des autres. Cet autonme, des intégristes catholiques avec des manifestations quotidiennes devant le théâtre de la Ville ont cherché à faire interdire la pièce de Roméo Castellucci « sur le concept du visage du fils de dieu ». C'est peut-être aussi au nom de la christianophobie que ces mêmes fondamentalistes ont mis le feu au cinéma l'Espace Saint-Michel à Paris, en 1988, alors qu'il diffusait le film « La dernière tentation du Christ » de Martin Scorsese. Il y a eu treize blessés dans l'incendie.
Pour toutes les religions, l'intégrisme est un fléau à combattre. L'enfer étant pavé de bonnes intentions, il existe maintenant une autre calamité : le politiquement correct pouvant également faire des ravages. En 2006, sur la scène du Deutsche Oper de Berlin, se jouait Idomeneo de Mozart, l'histoire de ce roi contraint par Neptune de sacrifier son fils Idamante. Toute l'intrigue psychologique repose sur le déchirement d'un père face au choix cornélien entre la raison d'état et l'amour filial. Comme souvent chez Mozart, tout est bien qui finit bien et Idomeneo ne trucide pas la chair de sa chair. Pour symboliser la libération des peuples vis-à-vis des religions, le metteur en scène Hans Neuenfels, à la toute fin de l'ouvrage, fait intervenir Idomeneo qui pose sur le devant du plateau quatre tête décapitées, celles de Neptune, Jésus, Bouddha et Mahomet. Il n'y a pas eu de scandale mais par crainte de représailles, le spectacle a dû être déprogrammé. C'est un appel anonyme d'une spectatrice « concernée », craignant les risques d'attentat, qui a poussé les autorités à faire annuler l'opéra pourtant à l'affiche depuis 2003 sans poser aucun problème.

Et Dieu dans tout ça !? Tant qu'à supposer Son existence, on imagine bien que, en longue barbe blanche, en turban ou chauve, Il ne souhaite pas la discorde entre Ses créatures. Avec une vision occidentale, on pourrait même imaginer qu'Il a créé la musique pour adoucir les moeurs (même si à l'écoute du Sacre du Printemps de Stravinsky, rien n'est moins sûr...). Des cantates de Bach au Requiem de Mozart ou de Verdi, du Stabat Mater de Rossini aux pièces d'Arvo Pärt, les oeuvres religieuses représentent un pan très large de la musique classique et l'émotion qu'elles suscitent chez les auditeurs de toutes confessions est universelle. Bien évidemment, les mécènes ayant souvent porté la robe ecclésiastique, le Dieu catholique est bien plus fréquemment glorifié que Bouddha. Inutile cependant d'être chrétien pour créer un chef d'oeuvre comme le plus sublime des Requiem jamais composé, écrit par un non-croyant revendiqué : Gabriel Fauré. Les compositeurs sont des affranchis et nombreuses sont les anecdotes narrant leurs difficultés face à l'autorité religieuse, qui considérait la musique comme un instrument de propagande plutôt que comme un véhicule de l'émotion. Johann Sebastian Bach, le cantor de Leipzig, s'est souvent plaint du peu de considération de ses supérieurs et d'un éternel manque de moyens. Vivaldi, qui était prêtre, a bien été obligé de dire un peu la messe après avoir passé la plus grande partie de sa carrière à exalter dans ses opéras les élans les plus humains...
Les relations entre les compositeurs et l'Eglise n'ont pas toujours été roses. Côté artistes non plus ! Imaginerait-on aujourd'hui des cantatrices interdites de chanter sur scène ? C'est pourtant ce qui s'est produit à Rome à la fin du dix-septième siècle où, suite à la décision du Pape, les castrats se sont substitués aux sopranos dans les rôles féminins. Il est d'ailleurs étonnant qu'à l'époque, on ait laissé faire de telles méthodes. En s'attaquant à l'intégrité physique d'un homme, n'était-ce pas une oeuvre de Dieu qui était ainsi profanée !?

En musique classique comme ailleurs, l'oeuvre échappe à son créateur. Certains auront l'impression d'assister à une messe en voyant Saint-François d'Assise de Messiaen, les autres n'y verront qu'un opéra. Que la foi ait suscité des kilomètres de partitions et des merveilles d'harmonie, il appartient à chacun d'apprécier, avec son ressenti personnel, les oeuvres en elles-mêmes. Il est heureux que si un fanatique déclare : « Bach est ma religion », personne ne déclenche une guerre...

Hugues Rameau - Music & Opera
10 avril 2012






- A LA DECOUVERTE D'UN UNIVERS


Pas forcément facile de se lancer pour découvrir un univers, une ville ou une nouvelle manifestation. Nous revenons ici sur un festival encore trop peu connu des francophones, le Movimentos de Wolfsburg, un extraordinaire festival de danse.

De Wolfsburg (en Allemagne, entre Hanovre et Berlin), les férus d'architecture contemporaine connaissent le Phaeno, le bâtiment futuriste de Zaha Hadid mais plus encore le patrimoine industriel car la ville abrite la firme Volkswagen. Les quatre cheminées du KraftWerk, l'ancienne usine, dominent une ville musée sortie de terre il y a tout juste dix ans : l'Autostadt, la cité de l'auto. Les bolides anciens et nouveaux y sont présentés dans plusieurs pavillons dans une scénographie à l'européenne ; c'est à dire hollywoodienne, le chic et le bon goût en plus. Grâce à des expériences interactives, sont évoquées les questions environnementales dans le KonzernWelt, le plus grand bâtiment. C'est un peu le coeur de cette cité, un lieu où en toute objectivité, l'on s'interroge sur le devenir de l'homme et de ses déplacements.

L'évolution, l'homme se déplaçant, l'homme en mouvement... ces concepts ne pouvaient trouver meilleure illustration que dans un festival de danse. Chaque année, en avril et mai, le Movimentos se tient dans l'ancienne centrale électrique entièrement réhabilitée. Il est parfois des lieux improbables où l'on n'imaginerait pas l'émotion possible et pourtant... L'extraordinaire bâtiment ouvre ses portes spécialement pour l'occasion. Grâce à un savant jeu de lumière et une formidable réorganisation de l'espace intérieur, l'ancienne usine se transforme en théâtre. Ce qui fut l'objet industriel de la technique froide devient un décor, un temple moderne qui accueille les corps, les danseurs et la musique. Chaque année, le festival invite la fine fleur des chorégraphes contemporains. La programmation exigeante est une parfaite image du meilleur de la création, une très belle porte ouverte vers les nouveaux horizons. Le Movimentos est sans doute l'un des meilleurs festival de danse contemporaine en Europe. Cette saison est particulièrement riche en rendez-vous avec la venue de la Danza Contemporánea de Cuba et du Cloud Gate Dance Theatre of Taiwan... Parmi les autres temps forts, tout d'abord, comme un hommage à l'un des fondateurs de la danse moderne, le festival reçoit pour la première fois le Béjart Ballet avec les chorégraphies les plus représentatives du grand maître.

Autre grand événement, le retour du formidable Sidi Larbi Cherkaoui. Artiste complet déjà partout célébré par les amateurs de danse contemporaine, son univers est à découvrir pour ceux qui ne le connaissent pas encore. Mais comment donner l'envie ? Décrire la danse est aussi délicat que de parler d'une photo à la radio. Certes on peut évoquer les multiples et subtiles influences mais l'exercice est forcément réducteur. Sidi Larbi Cherkaoui n'a pas une base classique même si l'on sent dans ses chorégraphies que cette base n'est pas loin. Le geste peut être brutal et d'une très grande délicatesse. Le travail du corps comme matière infinie est impressionnant, utilisant parfois le contorsionniste mais jamais nous ne sommes au cirque. Si l'on peut reconnaître parfois un mouvement modern jazz, hip hop ou même une demi-pointe çà et là, le chorégraphe a le génie de mêler tous les univers pour que se révèle sa propre personnalité, atypique et pourtant si familière. Rien ne remplace un spectacle qu'il faut voir sur scène ! Ici encore, le mélange des genres rend l'expérience unique. On passe souvent du rire aux larmes, de l'amusement pur à la réflexion intellectuelle mais avec une délicatesse propre aux belles personnes. Il n'y a rien d'ostentatoire dans les thèmes des spectacles, ce qui touche tient à la grâce et à la sensibilité.
Sidi Larbi Cherkaoui est déjà un grand danseur et chorégraphe d'aujourd'hui. Après avoir conquis le coeur des amateurs à la pointe, il a été invité par des compagnies célèbres comme le Ballet de Monte-Carlo ou le Grand Théâtre de Genève. Brigitte Lefèvre, l'idéale directrice de la danse de l'Opéra national de Paris vient de lui passer une commande. Quand on connaît la parfaite professionnelle et son oeil aiguisé, il est facile de prédire les succès à venir encore plus importants pour Sidi Larbi.

Le spectacle TeZukA est à l'affiche du Movimentos du 18 au 21 avril 2012. Que ce soit l'univers du chorégraphe ou l'univers du festival, voilà deux expériences modernes à vivre et à découvrir...

Hugues Rameau - Music & Opera
2 avril 2012





- C'EST QUI LE CHEF ?


Que ce soit au cinéma, dans la bande dessinée ou dans le monde de l'entreprise, on s'amuse souvent à écorner l'image du chef. Le Boss de Dilbert, une Meryl Streep cruelle dans le Diable s'habille en Prada ou le patron au visage tout rouge de Gaston Lagaffe sont quelques caricatures où les employés reconnaissent parfois leurs propres dirigeants.
Il est cependant un domaine où personne ne contestera que le Chef est le seul maître à bord, la direction d'orchestre. Certes, des tensions peuvent exister au moment des répétitions, jamais elles n'éclatent le soir du concert. Une fois la machine lancée, les musiciens sont embarqués et même s'il se sent l'âme d'Iznogoud, un flûtiste ne risquera sûrement pas une OPA hostile en s'emparant de la baguette du Maestro, au beau milieu du Boléro de Ravel.

Au fur et à mesure de l'évolution de l'orchestre, le chef est devenu une figure majeure, ce qui n'a pas toujours été le cas.
L'invention de la fonction est bien plus récente qu'elle n'y paraît car c'est avec Beethoven et l'épanouissement de la masse orchestrale qu'un maestro est devenu l'homme incontournable. Avant, les musiciens réunis en petites formations étaient capable d'entendre leurs voisins pour jouer à l'unisson les polyphonies, sans chef. Au XVIIe, à l'aide d'un bâton frappé au sol, le malheureux Lully indique juste le rythme de la musique (jusqu'au jour où il se donne un coup fatal sur le pied !). Ensuite, comme Mozart derrière son clavier, les compositeurs musiciens signalent simplement les attaques aux chanteurs et aux instrumentistes.
Puis, vient la grande symphonie beethovénienne avec des musiciens à foison qu'il faut encadrer. Le chef d'orchestre est né. Il se placera désormais devant un pupitre avec ses instrumentistes répartis tout autour. D'abord simple exécutant, il sera bientôt un interprète inspiré de la musique, volant petit à petit la vedette aux vrais créateurs. Même si Berlioz, Mendelssohn ou Liszt ont porté la double casquette, au XIXe siècle, nombreux sont les compositeurs à avoir perdu leurs cheveux à force de se les arracher quand ils ont découvert leurs oeuvres « customisées » par des chefs peu scrupuleux. Arturo Toscanini a été un des premiers à remettre un peu d'ordre dans les partitions et à respecter Verdi, Puccini ou Wagner. Mais dès lors, l'histoire de la musique classique se fera avec les créateurs et leurs interprètes. De grandes figures comme Wilhelm Furtwängler ou Otto Klemperer deviennent parfois aussi connus que les compositeurs qu'ils défendent. Frisant le culte de la personnalité, Herbert von Karajan sera la première star incontournable du genre lyrique. Aidé par le disque, il règne en maître sur la musique classique abordant tous les répertoires, du contemporain au baroque avec grand orchestre symphonique. Il est à l'origine des plans de la Philharmonie de Berlin où il a placé le podium du chef d'orchestre à l'exact centre de la salle, braquant sur lui tous les projecteurs. Cette personnalisation extrême de la musique ne doit pas faire oublier les formidables réussites à la scène et gravées sur Cd.
Avec l'évolution des moyens techniques et de l'enregistrement, le XXe siècle a apporté une révolution considérable en bouleversant l'approche musicale de l'auditeur. Grâce au disque, sans se rendre au concert, il peut découvrir les oeuvres et se familiariser avec elles. Ensuite, lorsque Karajan enregistre les symphonies de Beethoven, l'oreille désormais habituée sait remarquer les détails de son interprétation et le génie. Aujourd'hui, avec la multitude de versions enregistrées, il faut qu'un chef d'orchestre se surpasse pour pouvoir apporter une fraîcheur à la symphonie pastorale et être digne de l'immortalité du Cd. Mais grâce à la comparaison de ces différentes versions, l'écoute devient encore plus passionnante car dans chaque inflexion de l'orchestre, dans chaque phrase, se cache la personnalité du chef. A l'image de la belle diversité humaine, d'une seule et même partition, peuvent éclore des milliers d'interprétations différentes. Nous avons cette chance aujourd'hui d'applaudir de grandes personnalités aussi diverses et vibrantes que Simon Rattle, Daniel Barenboim, Riccardo Muti et la légende vivante, Claudio Abbado.

Dans nos souvenirs d'émotions fortes, les grands noms d'hier côtoient tous ces hommes qui, à la tête de leurs musiciens, font vivre la musique en lui donnant les couleurs toujours différentes, toujours nouvelles. L'avenir appartient bien évidemment à cette nouvelle génération comme Jérémie Rhorer, Yannick Nézet-Séguin ou encore Andris Nelsons et Sascha Goetzel... La liste est longue et bientôt, il faudra rajouter le nom du lauréat du premier Concours International pour Chefs d'Orchestre d'Opéra. Cette formidable initiative aura lieu à Liège et à Verviers du 6 au 19 août. Il sera passionnant de découvrir sue scène de jeunes artistes dans l'exercice ô combien précis et délicat de la direction d'opéra. Les épreuves sont ouvertes au public. Précipitez-vous, les chefs de demain, ce sont eux !


Hugues Rameau - Music & Opera
26 mars 2012





- UN MET DE LUXE


Dans la course annuelle au titre de la plus belle maison d'Opéra du monde, le Metropolitan Opera arrive toujours dans le peloton de tête. Depuis des années, l'annonce de sa nouvelle saison suscite l'admiration des spectateurs et parfois même la convoitise des autres directeurs de salle. Bien sûr, la perfection n'étant pas de ce monde, les critiques ont souvent reproché le manque d'originalité des oeuvres programmées et le trop grand conformisme des mises en scène. Mais avec l'arrivée d'un nouveau directeur en 2006, une gentille révolution s'est opérée.

Peter Gelb a fait preuve d'une douce modernité en accordant sa confiance à d'autres pointures de la scène. De grands noms du théâtre ou du cinéma sont venus défendre leur vision de Madama Butterfly ou de La Traviata... L'intelligence de Gelb a été de ne pas heurter un public réputé conservateur. En gardant un fond de mises en scène à grand spectacle, toujours très respectueuses du livret, il s'est permis de proposer quelques productions plus novatrices. Sur l'immense scène du Met, c'est toujours La Bohème de Zeffirelli avec l'impressionnante reconstitution d'une ville entière qui est donnée mais des compositeurs contemporains comme John Adams se font désormais applaudir régulièrement avec des spectacles plus innovants.
Peter Gelb a été l'un des premiers à comprendre que les bonnes critiques et le bouche à oreille ne suffisent plus à entretenir une réputation. A l'ère de l'image, il faut maintenant être vu partout pour conforter sa position. Grâce à la captation et à la diffusion des opéras en haute définition dans les salles de cinéma du monde entier, tel un empereur romain à la conquête des Gaules, il touche et conquiert un nouveau public. Aujourd'hui, qui ne rêve pas d'assister un jour à un spectacle au Metropolitan Opera ? Les américains font jeu égal avec l'Europe et ses salles historiques comme la Scala ou le Palais Garnier avec cependant une avance, une arme de destruction massive, bien réelle celle-ci : les distributions de rêve.
Plus forte que n'importe quel slogan publicitaire, une bonne affiche parle d'elle-même. Quand, pour faire un coup, quelques théâtres montent une ou deux productions par saison autour de grands noms, le Met lui, avec une régularité presque insolente, propose de merveilleux chanteurs quasiment chaque soir. Il fut un temps où seuls les artistes lyriques au sommet de leur carrière étaient invités pour la plus grande joie des new-yorkais. Parfois hélas, la consécration s'étant un peu fait attendre, ils applaudissaient plus le nom que la prestation elle-même. Aujourd'hui, ce sont également les artistes prometteurs qui se produisent comme la délicate Maija Kovalevska qui chante le premier rôle des Nozze di Figaro ou bien encore Isabel Leonard, la nouvelle Rosina du Barbiere di Siviglia et Karine Deshayes en Isolier. Comme un pari sur l'avenir, donner cette nouvelle place aux jeunes talents est la preuve de la bonne santé de l'opéra. La stupéfiante Angela Meade révélée ici en 2011, a déjà ce statut de « star du Met » et sera à coup sûr réclamée dans le monde entier. Mais les grands artistes qui ont fait les beaux soirs gardent toute leur place dans les rôles adéquats. C'est avec plaisir qu'on entendra Samuel Ramey dans Timur de Turandot. Dans un autre registre, le phénoménal Placidó Domingo qui a fait ici ses débuts officiels en 1968, en remplaçant Franco Corelli, chantera Germont père dans la Traviata. Après avoir éclusé tout les rôles de ténor, il aborde maintenant les barytons sans pour autant lâcher la direction d'orchestre. Il sera devant le pupitre pour conduire Otello, un opéra qu'il connaît par coeur pour l'avoir chanté partout.
Cette saison 2012-2013 est assez particulière car suite à de sérieux problèmes de santé, James Levine, le chef attitré depuis 1973, a été obligé de se retirer laissant à Fabio Luisi la lourde tâche de le remplacer. Il sera intéressant alors de suivre la nouvelle voix que prendra l'orchestre si habitué au répertoire. Même si l'importance accordée à la fosse n'est pas la même que celle des chanteurs, quelques baguettes prestigieuses se feront remarquer. Le jeune Yannick Nézet-Séguin dirigera La Traviata, Louis Langrée, Les Dialogues des Carmélites tandis que Lorin Maazel fera son retour avec Don Carlo.

Le Met est toujours une fête et côté chanteur, personne ne manque à l'appel. Cette saison sera une fois de plus, un bal des artistes. Honneur aux dames, Karita Mattila, Renée Fleming, Natalie Dessay et Eva-Maria Westbroek revêtiront les habits d'Amelia, de Desdemona, de Cleopatra et de Francesca da Rimini tandis que Joyce DiDonato et Susan Graham seront Maria Stuarda et Didon. Ces messieurs ténors, Marcelo Alvarez, Juan Diego Flórez, Ramón Vargas, Roberto Alagna et José Cura défileront sur la scène en Riccardo, Comte Ory, Don Carlo, Radamès et Otello. Thomas Hampson et Dmitri Hvorostovsky brilleront dans Verdi tout comme Olga Borodina. La relève est assurée grâce à la Traviata de Diana Damrau, au Faust de Piotr Beczala, au Duca di Mantova de Vittorio Grigolo, au Sesto d'Elina Garanca, au Don José d'Andrew Richards ou au Leporello d'Erwin Schrott. Et comme toute fête réussie se termine par un feu d'artifice, Anna Netrebko chantera Adina de l'Elisir d'amore et pour l'année Wagner, entouré de Katarina Dalayman en Kundry, de l'Amfortas de Peter Mattei, de René Pape en Gurnemanz, Jonas Kaufmann sera Parsifal.

Hugues Rameau - Music & Opera
19 mars 2012


- DU MECONTENTEMENT


De minuscules petites choses viennent régulièrement gâcher notre quotidien. Un bug informatique, le retard d'un train ou un lever du mauvais pied restent des événements insignifiants lorsque l'on sait les appréhender avec détachement. En revanche, l'annulation d'un spectacle, un changement de distribution ou le mot « complet » peuvent provoquer un drame chez le mélomane ardent que nul philosophe ou professeur de yoga ne saurait calmer. Une éternelle histoire de passion et de raison...

Lorsque les théâtres et les salles de concert annoncent leur saison musicale, celle-ci a été élaborée bien en amont. Dés lors, il n'est pas étonnant que pour toutes sortes de raisons, l'affiche ne soit pas conforme au programme annoncé. Mais quand, assis dans la pénombre, le fan au coeur battant, déjà tout imprégné de l'émotion d'entendre bientôt sa soprano favorite apprend qu'elle ne chantera pas ce soir, c'est la stupeur, l'effroi puis l'effondrement ! Le légendaire caprice de diva n'étant plus guère d'actualité (sauf parfois pour marquer un désaccord avec le metteur en scène) les seuls responsables de ces annulations sont bien souvent, les vilains virus attaquant les gosiers exposés. Tout mélomane se trouve confronté au moins une fois dans sa vie à ce genre de terrible désagrément. D'ailleurs, la réputation de quelques chanteurs et musiciens s'est faite aussi sur ces désistements spectaculaires comme ceux de Luciano Pavarotti. Dans les années 90, faute de doublure, l'opéra de Vienne a été obligé d'inviter les spectateurs déjà assis dans la salle à rentrer chez eux, alors que la plupart avait fait le déplacement de l'étranger spécialement pour le ténor. Même si les chanteurs possèdent une aura quasi divine, ils ne sont pas à l'abri d'un vulgaire rhume ou d'une sciatique. Quand on connaît les frais engagés et la passion dévorante de certains, les conséquences d'un alitement peuvent virer à l'émeute. Fort heureusement, le mélomane en queue de pie n'est pas du genre à tacher son habit de sang.
Le changement de distribution à la dernière minute peut entraîner un autre désagrément. En général, les salles habituées à l'absentéisme des artistes parent au problème en engageant une doublure. Cette opération a permis à de nombreux musiciens de se faire un nom sur scène ou d'asseoir une réputation internationale. Ce fut le cas, entre autres, pour Daniel Harding se substituant à Simon Rattle, pour Matthias Goerne à Thomas Hampson, pour Luciano Pavarotti doublure de Giuseppe Di Stefano ou pour Salvatore Licitra remplaçant... Luciano Pavarotti ! Mais lorsque l'oreille qui s'attendait à recevoir du miel est agressée par les aigus criards d'une soprano de seconde zone, la réaction est épidermique. A la déception de ne pas entendre ses artistes favoris se rajoute parfois le supplice de supporter un canard. Aventure d'autant plus contrariante que le spectateur aura souvent réservé sa place de longs mois auparavant. Obtenir un billet se rapproche parfois de la quête du Graal.

Comme tout le monde, le mélomane peut s'emporter en hurlant sa déception. Avec une grande douleur toute muette, quelques uns pleurent intérieurement tandis que d'autres poussent à pleins poumons des huées à l'adresse de ces pauvres artistes. Même si une prestation n'est pas à la hauteur de l'attente, de faibles applaudissements remplacent toujours de façon plus civilisée les huées humiliantes.
Mais lorsque l'on touche aux passions, personne ne s'étonnera de voir les emportements démultipliés. A l'opéra comme au théâtre, le rire n'est pas loin des larmes, le plaisir du mécontentement...

Hugues Rameau - Music & Opera
12 mars 2012




- LA GUERRE DES CLANS


Aussi grands soient-ils, Wagner et Verdi ne résument pas à eux seuls le monde de l'opéra. Mais avec un certain nombre de tubes à leur actif, ils sont devenus les dignes symboles des deux grands continents lyriques, l'Italie et l'Allemagne. Tels deux candidats à l'élection présidentielle, Richard et Giuseppe seront sur toutes les affiches de la saison 2013, laissant dans les tréfonds les compositeurs moins réputés. Qui se souvient aujourd'hui de Jacopo Peri qui est pourtant le créateur du genre ? En 1598, il compose Dafne considéré comme le tout premier opéra de l'Histoire. Le nom de Monteverdi est bien sûr plus familier et depuis l'Incoronazione di Poppea, environ 25.000 oeuvres ont été composées par Tchaikovsky, Gounod ou Bernstein... Chaque saison, on compte plus d'une dizaine de créations, faisant de l'opéra un genre toujours bien vivant. Mais si l'on consulte un ouvrage de référence comme le bien connu Guide Musique et Opéra, un constat s'impose : seules 500 oeuvres sont régulièrement à l'affiche. Ce ne sont que 2% des opéras existants qui sont joués chaque saison !

Sur un si petit territoire, on imagine les amateurs d'opéra tous solidaires pour défendre le minuscule répertoire comme le pitbull protégeant son os de caille. C'est sans compter sur la nature humaine toujours prompte à en découdre. Car dans la pénombre des salles rouge et or, se larve une guerre picrocholine entre à ma droite, les tenants de la langue italienne et à ma gauche, ceux de la langue allemande. Du bipartisme, même à l'opéra ! Lorsque pour les premiers, il ne fait aucun doute que la langue national du lyrique est l'italien des origines, les autres mettent en avant une plus grande psychologie et la profondeur du sentiment de la musique teutonne. Du beau chant et des volutes chez Verdi, Bellini, Rossini... de la maîtrise et de l'intensité chez Wagner, Weber, Richard Strauss... Paroles d'un côté des Alpes et musique de l'autre, plus de la moitié des opéras ont été composés en italien alors que la musique symphonique s'est imposée avec Beethoven, Brahms, Mahler et Bruckner.
Certains spectateurs ne jurent que par le Bel Canto dédaignant tout autre proposition. Un excellent directeur de théâtre comme par exemple Hugues Gall, aux commandes de la Grande Boutique de 1995 à 2004, a toujours l'intelligence de satisfaire tous les goûts en proposant chaque saison une belle diversité. Malheur en revanche à celui qui comme Gérard Mortier son successeur, veut orienter sa programmation vers le XXe siècle. Il déchaînera les foudres des spectateurs en manque de leur répertoire de prédilection. Même si grâce à Hindemith et Korngold, Gérard Mortier a amené un nouveau public au Palais Garnier, les huées ont bien souvent couvert les bravos. Le « Bouh » est l'arme de guerre préférée du mélomane mécontent. Et du côté des wagnériens, la voix sait se faire entendre aussi. En 2005, la production de Tristan und Isolde de Bill Viola et de Peter Sellars à l'Opéra national de Paris a été accueillie par des quolibets. Que ce soit sur la mise en scène ou la direction d'orchestre, ils ont souvent quelque chose à redire en criant au sacrilège s'il manque une plume au casque de Brünnhilde. Quant aux chanteurs, côté Wagner comme côté Verdi, la disparition des voix capables de rendre honneur aux notes des compositeurs chéris est un sujet impérissable. Déjà, Cosima Wagner à la mort de son mari se plaignait de la disparition des voix wagnériennes. C'est dire ! Depuis des lustres, les verdiens regrettent eux aussi la rareté des grandes voix car il leur faut inévitablement la meilleure soprano, le plus grand ténor, le parfait baryton et la mezzo adéquate pour être pleinement satisfaits. Chaque camp a ses propres chanteurs, la technique vocale imposant souvent le répertoire. Certains se placent héroïquement au dessus des partis comme Placido Domingo ou Jonas Kaufmann offrant parfois une passerelle. Nina Stemme, certainement la plus belle wagnérienne de sa génération, pourra se faire applaudir dans Aida mais les plus durs des partisans verdiens reprocheront sans nul doute à la voix d'avoir des lourdeurs toutes germaniques. En son temps, Carlos Kleiber a essuyé de sévères critiques en choisissant pour son Isolde au disque, Margaret Price alors qu'elle triomphait sur scène dans Desdemona. Cette guerre qui se résume aujourd'hui à une affaire de goût n'a heureusement jamais fait de victimes. Au XVIIe siècle, le retentissement des querelles esthétiques débordait largement dans le champ politique.
En 1752, autour de Rameau et contre l'hégémonie de l'opéra italien, ce sont les clans de la Reine et du Roi qui s'affrontent. Le grand Mozart et Gluck avant lui, ont connu des difficultés pour imposer une autre langue car dans l'esprit de certains, l'opéra ne se chantait qu'en italien. Le nationalisme se défendait en dehors des frontières.
Or quoi de plus universel que l'art lyrique ? Les seuls verdiens et les seuls wagnériens passent inévitablement à côté d'une richesse exceptionnelle. Réduire son choix de répertoire à la seule langue italienne ou allemande, c'est passer à côté des chefs d'oeuvre écrits en français, russe, anglais, tchèque, polonais, espagnol, hongrois et toutes ces langues de l'opéra...

Hugues Rameau - Music & Opera
5 mars 2012



- LE CHOC DES TITANS


Qui aurait pu prédire en 1813 que cette année serait l'une des plus importantes dans l'histoire de la musique classique ? Le 22 mai 1813, Richard Wagner poussait ses premiers cris et le 10 octobre, on entendait les premiers gazouillis de Giuseppe Verdi. Ces deux figures majeures sont donc nées la même année et grâce à l'originalité des directeurs de Théâtre, 2013 sera l'occasion de célébrer le compositeur italien numéro un et le génie de l'opéra allemand, partout dans le monde... Dans quelques semaines seront annoncées sur ce site et dans le guide Musique & Opéra les programmes de toutes le grandes institutions mais déjà quelques informations sur cette folle année nous sont parvenues.

Tout d'abord, honneur à l'aîné germain qui avec le cycle du Ring et ses quatre opéras (Das Rheingold, Die Walküre, Siegfried et Götterdämmerung) pèse de tout son poids dans les prévisions de budget d'un Théâtre. Fort de ses succès récents, le Metropolitan Opera de New York reprend la production de Robert Lepage mais sans Jonas Kaufmann et Bryn Terfel. Il propose néanmoins trois cycles complets en avril et mai 2013, avec Deborah Voigt et Katarina Dalayman en Brünnhilde. Le Teatro alla Scala de Milan aura lui aussi son Ring prestigieux avec deux cycles en juin, dirigés par Daniel Barenboim, le nouveau maître du lieu. L'Opéra national de Paris étale sur toute sa saison les quatre titres et propose une série complète du 18 au 23 juin avec toujours Philippe Jordan, le captivant jeune chef. Il faudra attendre la confirmation officielle du Grand Théâtre de Genève qui comme son cousin parisien, étalerait sur les représentations d'une nouvelle production mais sur 2013 et 2014. La mise en scène serait signée du metteur en scène allemand Dieter Dorn avec Ingo Metzmacher au pupitre. Une chose est sûre, le chômage ne guettera pas les chanteurs wagnériens en 2013. On attend également un Parsifal au Metropolitan réunissant Katarina Dalayman, Jonas Kaufmann, Peter Mattei et René Pape et bien d'autres réjouissances !

Le cadet de Roncole n'est pas en reste même si les théâtres semblent avoir moins d'urgence à communiquer leur future programmation. Comme il se doit, la Scala prévoit de rendre hommage à l'icône. Pas moins de six nouvelles productions de Traviata (avec Diana Damrau), Falstaff, Nabucco et Oberto, Macbeth et Un ballo in maschera sont annoncées ainsi que les reprises de Don Carlo et Aida. Le Metropolitan, comme à son habitude, frappe fort avec Un Ballo in Maschera, Rigoletto, Aida, Don Carlo, Otello, La Traviata et Il Trovatore avec la fine fleur du champs verdien : Ramón Vargas en Don Carlo, Karita Mattila, Marcelo Álvarez et Dmitri Hvorostovsky dans Un Ballo, Diana Damrau, Piotr Beczala et Vittorio Grigolo dans Rigoletto, une Traviata avec Plácido Domingo en Giorgio Germont, la Desdemona de Renée Fleming, Olga Borodina et Roberto Alagna dans Aida, etc. Comble du luxe, la célèbre institution new-yorkaise sera sans doute la seule à proposer le cycle wagnérien mais aussi la bien nommée trilogie populaire de Verdi qui regroupe Rigoletto, Il Trovatore et La Traviata.

Les premières annonces des programmes 2013 suffisent déjà à faire saliver les plus gourmands des amateurs d'opéra. Il faudra patienter encore car à cette heure, seules quelques saisons sont connues. Cependant, de très bonnes maisons d'opéra avec des moyens beaucoup plus modestes proposent souvent des productions intelligentes avec un casting homogène. Le récent succès critique et public du Lohengrin à l'Opéra de Toulon en est le parfait exemple. Voici une institution où chaque année, l'on admirable le programme et les belles distributions.
En 2013, c'est prévisible, les titans Wagner et Verdi monopoliseront les affiches des Théâtres. Entre émulation et rivalité, les grands opéras que sont la Scala, le Met, l'Opéra de Paris, Covent Garden... dressent déjà leur armée de grands chanteurs, de grands chef et de metteurs en scène réputés. Mais à l'heure des coupes budgétaires, on trouvera certainement plus d'audace et de jeunesse sur les scènes plus modestes, rappelant David et Goliath.
Sans oublier toutefois, que la musique ne se résume pas à deux compositeurs, loin de là !


Hugues Rameau - Music & Opera
27 février 2012



- NATALIE FOREVER !


Pour tous les amoureux d'opéra, l'annonce de la disparition d'une voix est une nouvelle redoutée. Lorsqu'il s'agit de Natalie Dessay, c'est un drame. La soprano vient de faire allusion à la fin de sa carrière au micro de Marion Ruggieri dans « Il n'y en a pas deux comme Elle » sur Europe 1, le dimanche 12 février et dans une interview qu'elle a accordé à Thierry Hillériteau pour le Figaro, le 15.
Même s'il faut nuancer le propos, (elle a déclaré qu'en 2015, elle prendrait une année sabbatique et plus si affinité...), elle semble résolue à vouloir changer de carrière et se consacrer, pourquoi pas, au théâtre. Après Johnny Hallyday dans Tennessee Williams, tout est possible. Mais il semble clair que fatiguée, elle n'a plus envie d'opéra. Bien sûr, on ne verra pas au pied de son immeuble des fans hystériques en pleurs s'arracher les cheveux en hurlant son nom mais l'émotion est vive. Au-delà de l'admiration que lui portent les amateurs de lyrique, Natalie Dessay est connue de tous grâce à l'image de la soprano moderne, décomplexée et rigolote qu'elle a véhiculé sur les plateaux de télévision ou à la radio. Sur scène, on aura rarement entendu autant d'applaudissements saluant la performance vocale et l'incroyable présence scénique. Natalie Dessay est déjà une légende.

C'est une lassitude mais surtout le corps qui ne suit plus qui motive son souhait de prendre une année sabbatique et peut-être de renoncer définitivement à l'art lyrique. La soprano a toujours parlé ouvertement des difficultés et du travail harassant que son art exige. Spontanée dans les interviews, elle a même cassé un tabou en 2002. Jamais auparavant un chanteur lyrique n'avait annoncé ouvertement souffrir de polypes sur les cordes vocales comme elle l'a fait. Comme pour le cancer, ces choses là ne se disaient pas. Elle a subi deux opérations suivies de longs mois de repos et de silence. La rééducation a été un moment lourd et les doutes sur son retour sur scène ont certainement été pesants. Et comme une libération après une longue bataille contre soi-même, le nouveau souffle s'est traduit par une soif de rôles différents, le début d'une nouvelle carrière...

Avant 2002, sa voix lui impose les rôles de soprano léger qu'elle dit ne pas trop aimer. Les spectateurs sont renversés par les suraigus d'Olympia, la poupée des Contes d'Hoffmann. La prouesse vocale prime avant tout mais Natalie subjugue aussi par ses talents d'actrice. Apportant le drame dans l'air des clochettes de Lakmé, elle immortalise à tout jamais l'interprétation du rôle, ringardisant au passage des partenaires qui ne sont pas à son niveau ! Sans grande imagination, les directeurs de Théâtre lui proposent tous La Reine de la nuit de la Flûte enchantée. Ce faux grand rôle où malgré deux airs époustouflants, la cantatrice n'a pas grand chose à jouer et se contente la plupart du temps de rester en coulisse. Elle accepte cependant la mise en scène intelligente de Robert Carsen qui lui apporte ce petit plus dramatique où l'actrice peut s'exprimer. Comme, bien évidemment, le succès est au rendez-vous, elle chantera de nouveau le rôle jusqu'à l'ennui.
Le chemin était déjà tout tracé pour celle que l'on présentait trop facilement comme la nouvelle Mady Mesplé. C'était mal connaître l'artiste qui refusera les rôles d'amoureuses cucul comme Gilda de Rigoletto ou l'opérette sauf si c'est pour rire avec un metteur en scène aussi débridé et brillant que Laurent Pelly dans Offenbach. Car il lui faut toujours quelque chose à défendre dramatiquement. Heureusement Richard Strauss à écrit pour sa tessiture les Sophie du Chevalier à la Rose, die schweigsame Frau et Zerbinetta d'Ariane à Naxos. Les metteurs en scène Patrice Caurier et Moshe Leiser lui offrent cette inoubliable Ophélie du Hamlet d'Ambroise Thomas. Mais quand l'actrice s'imagine en Traviata, en Madama Butterfly, la voix de la chanteuse lui impose toujours les mêmes rôles. Certes, Natalie aurait pu aborder la Lulu d'Alban Berg, mais la partition est trop longue et trop dure à apprendre. Mener une grande carrière internationale impose de gérer un temps que l'on n'a pas !

Et puis, le problème de corde vocale apparaît et les annulations s'enchaînent. Tout s'arrête alors. On tremble de ne plus revoir Natalie Dessay sur scène mais elle fait front, elle revient, elle a vaincu !
Est-ce parce qu'elle a failli perdre son instrument, que l'actrice veut prendre sa revanche ? Dans cette nouvelle carrière, ce n'est plus la voix qui dicte les choix. Elle aborde les rôles dramatiques qui lui plaisent, abandonnant les suraigus qui ont fait sa réputation. Comme toutes les grandes stars, Natalie a des détracteurs qui hurlent quand elle annonce vouloir chanter les grandes héroïnes du bel canto, Manon... et surtout, cette Traviata si espérée. Elle n'a pas la voix du rôle mais, comme disait Callas, personne ne l'a. Il faut trois voix pour chanter Violetta. Cette deuxième carrière se construit aussi avec les amis, les metteurs en scène aimés comme Laurent Pelly qui lui donne cette Melisande incroyable, cette Fille du régiment... Elle se permet de nouvelles incursions dans le domaine baroque avec son amie Emmanuelle Haim. Mais il faut reconnaître que la voix n'est plus la même. Les aigus autrefois si brillants deviennent laborieux parfois et le son se casse par moment. Comme consciente de ses limites, on imagine que Natalie Dessay a voulu tout donner en se faisant plaisir, quitte à se brûler les ailes. Comme ces héroïnes romantiques, elle s'est consumée.
Personne n'oubliera ses contre-la, ses incarnations, son nom en grand sur les affiches de saison du Met et toutes ces émotions qu'elle nous a données. Ces grands moments que nous partagerons encore jusqu'en 2015 et après... Formons le voeu !

Hugues Rameau - Music & Opera
Le 20 février 2012



- INTOUCHABLES


A ce jour, plus de 19 millions de spectateurs en France et 3,5 millions en Allemagne ont vu le très bon film Intouchables. L'histoire de cette belle rencontre entre un homme très riche et tétraplégique et un jeune de banlieue débordant de vie est une jolie ode à l'ouverture d'esprit mais aussi une petite charge contre le politiquement correct. Le naturel du personnage interprété par Omar Sy contraste avec la compassion pesante de l'entourage du handicapé joué par François Cluzet. Le superbe duo d'acteur provoque une empathie d'autant plus immédiate pour les lecteurs de Music & Opera que le personnage de Cluzet écoute à plein volume, l'Ave Maria de Schubert... de la musique classique, forcément ! On aurait pourtant aimé qu'Intouchables s'affranchisse encore plus des idées préconçues car hélas ! le film s'embarrasse de lourds clichés toujours aussi plombants.

Forcément, le grand amateur de classique aime l'art contemporain, la poésie et il évolue forcément dans un univers d'ultra luxe. Figé comme une image d'Epinal, l'univers de la culture est associé une fois de plus aux hautes sphères de la société comme si la chose culturelle ne pouvait pas être partagée par tout le monde. Aux riches, l'opéra, aux jeunes de banlieue, la musique bon marché qui bouge. Une des plus jolies scènes du film illustre ce propos. Driss, le personnage joué par Omar Sy, s'ennuie profondément lorsque Philippe/François Cluzet tente de lui faire aimer Vivaldi et Bach. Scène suivante, fini l'orchestre et les compositeurs morts, place à l'Ipod et retour aux vivants Kool and the Gang et Earth Wind and Fire... C'est sans doute l'une des plus belle scène du film. Omar Sy bouge comme jamais sur cette musique et dans les yeux de François Cluzet, on sent toute la jubilation de cet homme dans son fauteuil qui danse par procuration. La vraie vie est là et certainement pas dans l'admiration passive des choses du passé, des natures mortes. Insidieusement, en sous-entendant toujours que la musique classique est ennuyeuse, que l'art contemporain est une grande escroquerie, que la poésie est ridicule... on ne considère plus tout à fait les amateurs de culture comme des gens comme tout le monde. On les enferme dans une étrange bulle, une nouvelle caste d'intouchables.

Autre exemple, ce disque dont le titre éloquent « Je n'aime pas le classique mais ça j'aime bien » semble dédouaner l'homme de la rue qui souhaite acheter une compilation car comme une maladie honteuse, il faut cacher ses goûts pour la musique, la littérature, la peinture... Sans rentrer dans la polémique de la Princesse de Clèves, il s'est opéré comme un clivage entre les gens communs et les « intellos ». Par un étrange glissement sémantique, aimer l'art aujourd'hui, c'est être considéré péjorativement comme un intellectuel. Or quoi de plus spontané que l'émotion ressentie devant une toile de Rembrandt ou à l'écoute d'une cantate de Bach ? Il est dommageable de ringardiser la musique classique surtout pour les jeunes générations. N'en déplaise aux clichés on peut aimer Jamiroquai, Defected in the House et Debussy ! Beaucoup d'opérations sont organisées par les maisons d'opéra pour faire venir les moins de 30 ans. Petite goutte d'eau censée combler un fossé avant qu'il ne se transforme en béance. Quand on songe a tout ce qui se passe sur scène, à la fougue et à la jeunesse des interprètes qui choisissent de consacrer leur vie pour cet art mort, on aimerait retrouver cette réalité au cinéma ! Et loin d'être ringards, Chen Reiss, Vittorio Grigolo, Gautier Capuçon écoutent aussi certainement Earth wind and fire. Il n'y a pas deux mondes qui s'opposent, alors déclarons la guerre aux clichés ! Voici notre slogan électoral qui veut dénoncer la segmentation de notre société opposant d'un côté les amateurs d'opéra, de l'autre, les gens normaux. Nous disons : Non !

Non, les chanteuses d'opéra ne sont pas que des grosses dames coiffées d'un casque à plume qui hurlent. Non, les théâtres ne sont pas des succursales de maison de retraite même si l'âge moyen des spectateurs est assez élevé. Non, ce n'est pas cher si l'on compare avec un concert de Madonna ou un match de foot. Non, ce n'est pas toujours la même histoire de la soprano amoureuse du ténor et du baryton qui contrarie leurs plans (qu'on voie Les Noces de Figaro de Mozart, le Chevalier à la Rose de Richard Strauss ou la Belle Hélène d'Offenbach !). Non, les haute-contre ne sont pas des castrats, ce sont des hommes entiers. Non, on ne fait pas que pleurer à l'opéra et si jamais on rit, ce n'est pas pour se moquer d'un arbre qui chante. Non, il est inutile d'avoir fait des études de musicologie poussées pour apprécier le classique. Non, l'allemand n'est pas une langue dure, c'est même l'une des plus belles langues chantées. Non, il n'y a pas que des décors en carton pâte et des mises en scène ringardes (Chéreau, ringard !?). Non, la longueur n'est pas insupportable, c'est juste que la mise en scène n'est pas réussie. Et surtout non, on ne s'ennuie pas à l'opéra ou dans les salles de concert. Même si les spectateurs ne sont pas des rockers, ce n'est pas l'envie d'arracher les fauteuils qui leur manque. C'est juste le respect des lieux, souvent classés !

Hugues Rameau - Music & Opera
13 février 2012



- LE CHOIX POLITIQUE


Que ce soit en Allemagne, aux Etats-Unis ou en France, le visage de nos dirigeants va peut-être changer. La grande échéance arrive et avec elle, se profilent de fameuses élections et les débats nécessaires pour faire vivre la « res publica ». Les discours vont alimenter les clivages. Dénonçant une incompétence générale, l'opposition va attaquer la majorité en place qui en réponse, défendra des bilans merveilleux et attaquera... l'opposition. Dans cette guerre de tranchée sous les coups des chiffres et de la rhétorique, le citoyen trouvera son camp et votera. Sourires pour les uns, grimaces pour les autres, comme au théâtre il y aura le grand soir, des bravos et des huées.

Tout aussi inépuisable mais moins anecdotique que la météo, la politique est sans doute le sujet de discussion favori. Toute l'année, autour du zinc ou dans les dîners mondains chacun aime partager sa vision du monde avec plus ou moins de véhémence. La querelle n'est certes pas le propre de l'homme, mais c'est l'un des traits de caractère qui le définit le mieux. Depuis la bataille d'Hernani, on sait que les théâtres sont aussi des lieux où s'expriment les passions exacerbées. Les livres d'Histoire nous rappellent la querelle des bouffons, celle des Gluckistes et des Piccinnistes, le fameux scandale du Sacre du Printemps au Théâtre des Champs-Elysées, sans parler des véritables actes politiques. Lorsque Verdi compose le « Va, pensiero », le choeur des hébreux dans Nabucco, c'est une voix qu'il donne aux milanais alors sous la férule autrichienne. Politique encore, le geste de Riccardo Muti qui, avant de bisser le célèbre choeur, lors de la représentation exceptionnelle à l'Opéra de Rome pour le 150ème anniversaire de la création de l'Italie, s'adresse à Silvio Berlusconi présent dans la salle en ces termes : « j'ai honte de ce qui se passe dans mon pays... si nous continuons ainsi, nous allons tuer la culture sur laquelle l'histoire de l'Italie est bâtie. » Il y a des soirs où l'opéra n'est pas qu'une partie de plaisir!

La culture et la politique se livrent à une valse faite d'attraction et de rejet. Farouchement libre, le monde des Arts a besoin des moyens octroyés par les politiques qui ne sauraient asseoir leur pouvoir sans le rayonnement culturel. Les chiffres parlent souvent pour nous rappeler que l'art lyrique coûte cher au contribuable. Mais personne ne peut croire que dans le monde occidental, une capitale puisse se passer de son opéra. Paris sans le Palais Garnier aurait le goût du champagne sans bulle, du vin blanc ! Les polémiques entretiennent le débat...
Comme celle de nos dirigeants, la politique des directeurs d'Opéra est un merveilleux et inépuisable sujet de querelle. Toute la saison, sur les forums, dans les journaux, à l'entracte, on se déchire, on s'empoigne, on n'est pas d'accord sur des sujets aussi essentiels que la mise en scène, les chanteurs, les oeuvres... En résumé, tel un chef d'état, le Directeur de l'Opéra, pour contenir la révolution, a la lourde tâche de satisfaire tous les soirs un public ô combien exigeant. Bientôt, la France se prépare à une autre grande mutation : le mandat du directeur de l'Opéra national de Paris arrive à échéance ! Mais à la seule différence d'un Président de la République, il est nommé non pas par le peuple-spectateur mais par le Ministre de la Culture. Voici une belle histoire de jeux de pouvoir, de culture et d'art, une autre grande aventure politique !
Même si l'actuel directeur Nicolas Joël n'est en place que depuis trois ans, son successeur doit être nommé à la fin de cette saison 2011-2012 pour occuper le poste à partir de 2015. Comme rien n'est trop beau pour Paris, ville des lumières, il faut une personnalité phare. L'on parle déjà de Stéphane Lissner et de Dominique Meyer, les prestigieux directeurs des toutes petites institutions que sont la Scala de Milan et l'Opéra de Vienne. Ces deux français loués à juste titre ne sont pas tout à fait des inconnus, le premier pour avoir fait les beaux soirs du Théâtre du Châtelet puis du Festival d'Aix-en-Provence et le second comme dernier directeur du Théâtre des Champs-Elysées. C'est entre les lignes de leurs prochaines interviews qu'on devinera s'ils sont, ou non, candidats. L'enjeu est de taille, il s'agit de la nouvelle esthétique de l'art parisien mais en temps de crise, il nous faut un gestionnaire. Cet homme providentiel pourrait être Serge Dorny qui, à la tête de l'Opéra de Lyon, a démontré, étude marketing à l'appui, que si l'opéra est un art qui coûte cher, il engendre en retour une activité économique notable avec des retombées bénéficiant aux entreprises (source : Le Monde du 6 janvier 2012). N'en déplaise au Ministre du Budget ! Il y a bien évidemment d'autres outsiders comme le brillant Jean-Marie Blanchard. Ancien Directeur de l'Opéra de Genève actuellement sans théâtre, il a prouvé ses mérites par l'intelligence de sa programmation et des distributions parfaites.
Tout cela est peut-être beaucoup de bruit pour rien car le premier candidat à sa réélection, c'est Nicolas Joël lui-même qui peut viser un nouveau mandat, comme d'autres...

Hugues Rameau - Music & Opera
6 février 2012



- LA VICTOIRE


Le monde de l'art et de la culture est en ébullition, comme tous les ans à la même époque. Les rétrospectives de l'année sont passées, place maintenant aux nominations et récompenses en tous genres. Qui sera le meilleur acteur, la meilleure soprano, le meilleur spectacle de 2011 ? Le suspens est insoutenable !

Le cinéma, avec les Césars et les Oscars, occupe la part belle dans les medias comme souvent mais plus particulièrement ces derniers jours grâce à The Artist, le film au titre ô combien fédérateur ! La récolte de distinctions américaines (3 Golden Globes et 10 nominations aux Oscars) a de quoi épater pour un film français. Rappelons au passage qu'une compétition internationale comme les Oscars récompense principalement des productions américaines. Côté musique classique en France depuis 1986, nous avons aussi une belle cérémonie de remise de prix : Les Victoires *...

A l'inverse des Oscars, les Victoires couronnent les grands artistes nationaux qui ont déjà une carrière internationale. Sans grande surprise d'ailleurs, les noms de Natalie Dessay ou de Roberto Alagna reviennent plusieurs fois dans la liste des lauréats. Un acteur récompensé peut inspirer des producteurs. L'impact de cette récompense doit avoir autant d'effet qu'une pichenette sur un A380 pour les artistes classiques, ces citoyens du monde qui parcourent déjà la planète depuis le début de leur fulgurante carrière. Etre le meilleur interprète de l'année doit certainement faire plaisir à Hélène Grimaud, Philippe Jaroussky ou Renaud Capuçon mais l'heureux récipiendaire dans un élan de modestie bienvenue, refuse souvent ce terme de « meilleur ». Les artistes ne sont pas engagés dans une compétition sportive où seule la performance compte. Alors quel est donc le critère objectif qui permet de sélectionner quatre artistes ? Plus mystérieux encore est le choix. Comment dire qui de Stéphane Degout, Sophie Koch ou Patricia Petibon mérite le plus la récompense, cette année ? Celui qui a été le plus rapide dans son changement de costume !? Qui de Pascal Contet, Nemanja Radulovic, Antoine Tamestit ou Alexandre Tharaud a la meilleure dextérité ? et les plus gros muscles ?
Mais ne boudons pas notre plaisir quand nous avons l'occasion de voir une fois par an, en « prime time », un grand show de musique classique à la télévision. Les audiences encourageantes rappellent régulièrement aux directeurs de chaîne qu'un public amateur existe et qu'il attend ce genre d'émission. D'autre part, à l'heure où les chaînes du cable multiplient les rediffusions des shows de variété de Gilbert et Maritie Carpentier, une idée toute simple à soumettre aux programmateurs pour attirer du public, serait de sortir de la naphtaline ce rendez-vous populaire où les soeurs Labèque croisaient Luciano, Yehudi ou Léo sous le regard bienveillant du présentateur. Il s'agit bien évidemment du Grand Echiquier. Jacques Chancel y programmait des artistes inconnus aux côtés de stars confirmées et ce, en dehors de toute promotion, ce qui pourait paraître audacieux aujourd'hui.
Maigre succédané, les Victoires de la Musique avec la catégorie des révélations offre une tribune à de jeunes artistes. Il faut reconnaître le discernement des votants car bon nombre d'anciens lauréats ont rencontré depuis le succès mondial. Evénement de taille cette année, pour la toute première fois, un tuba peut remporter le titre. On pensait cette catégorie aussi fermée qu'un club select, exclusivement réservée au piano, violon et violoncelle. Thomas Leleu qui a le mérite de faire connaître son instrument, prouve déjà son talent en étant nommé. Le répertoire du tuba n'étant pas le plus connu, souhaitons-lui bonne chance ! et caressons le doux espoir de le voir un jour nous parler tuba, dans une nouvelle émission de télévision à côté de Jean Dujardin...

Regrettons que comme peau de chagrin, la place de la musique classique à la télévision soit devenue de plus en plus anecdotique. Il n'était pas rare d'entendre Mozart dans les grandes émissions populaires. Depuis, le Grand Echiquier été remplacé par des émissions de variétés de plus en plus paillettes. Ces shows ont disparu à leur tour, laissant la place à la télé-réalité que tout le monde ou presque regarde, marginalisant les téléspectateurs qui n'adhèrent pas. Suggérons aux programmateurs ce mot de Jacques Chancel : « Il ne faut pas se contenter de donner au public ce qu'il aime, mais lui faire découvrir ce qu'il pourrait aimer. »


* Retransmises en direct sur France 3, les Victoires de la Musique Classique seront décernées le lundi 20 février, au Palais des Congrès de Paris.

Hugues Rameau - Music & Opera
Le 30 janvier 2012



- LA REVOLUTION


Il y a quelques jours, lundi 16 janvier, une figure majeure de la musique classique s'en est allée. Gustav Leonardt était un Maître du clavecin et bien plus encore : l'un des pionniers de la redécouverte de la musique baroque. Un révolutionnaire.

Sait-on que Gustav Leonardt a sorti les clavecins des musées ? Car aussi incroyable que cela puisse paraître aujourd'hui, l'instrument fût complètement oublié au XIXe siècle. Une éternelle histoire de mode veut qu'à l'arrivée du pianoforte, le clavecin était devenu un objet de décoration puis un vieux meuble finalement remisé et oublié. Wanda Landowska fit une première tentative de réhabilitation en 1912 mais on est loin du son redécouvert par Gustav Leonardt, grâce à ses recherches musicologiques dans les années 50.
La démarche du musicien n'est pas isolée. Le mouvement que forment Nikolaus Harnoncourt, Philippe Herreweghe, les frères Kuijken et d'autres s'apprête à établir de nouveaux grands principes d'interprétation. Leur mot de ralliement, c'est l'authenticité. Fini le musicologue-archéologue qui défriche les partitions dans l'obscurité des bibliothèques ! Ces chefs d'orchestre et de choeur vont entrer sous le feu des projecteurs pour jouer la musique avec une « nouvelle » ancienne technique. La révolution est en marche.

Leur Graal, c'est la reconquête du répertoire volé par les Romantiques qui, depuis Mendelssohn à qui l'on doit la conservation de nombreuses partitions de Bach, jouent la musique baroque comme la musique symphonique avec d'énormes formations orchestrales, à l'exemple de Karajan qui dirige les quatre saisons de Vivaldi avec une centaine de musiciens. Désormais, on fera appel à des instruments d'époque.

Ainsi, avec un certain radicalisme, ceux qu'on ne tardera pas à appeler les baroqueux réduisent le nombre de musiciens, montent des cordes en boyaux sur les violons comme à l'époque, imposent des voix d'enfant ou des voix d'homme dans les parties sopranos, changent même le diapason (la hauteur du « la » de référence). Surtout, ils créent des festivals et réenregistrent les tubes, notamment les concertos brandebourgeois ou les cantates de Bach. Un véritable choc et un profond bouleversement esthétique. Au fur et à mesure que se diffuse cette nouvelle musique, les réactions se font entendre et la controverse enfle. Les défenseurs du classique jugent le son laid. Les fausses notes et quelques couacs des débuts font douter même du professionnalisme des musiciens, poussant les plus cruels à dire d'un instrumentiste ou d'un chanteur qu'ils ne joue pas faux mais « baroque » ! Tandis qu'à Paris, le public fait un triomphe à Atys de Lully, le répertoire de ces agitateurs ne cesse de s'élargir. Ce ne sont pas seulement de géniaux compositeurs comme Haendel ou Rameau qu'ils nous font redécouvir. Un certain Mozart dépoussiéré connaît lui aussi une cure de jouvence. Malgré quelques scandales, notamment au Festival de Salzbourg alors très conservateur, les spectateurs sont de moins en moins divisés. Désormais, la musique baroque s'installe définitivement à l'affiche des grandes salles. Le paysage musical a radicalement changé, la bataille est gagnée...
Les enfants de Gustav Leonardt sont nombreux. Une nouvelle génération de Chefs d'orchestre s'affranchit et semble vouloir briser la frontière du répertoire en jouant toutes les époques. A eux aujourd'hui, d'entretenir la flamme...


Hugues Rameau - Music & Opera
23 janvier 2012



- LE PHYSIQUE DE L'EMPLOI


En 2004, une petite robe noire défrayait quelque peu la petite chronique du monde lyrique. Deborah Voigt, soprano très en vue, était débarquée de la nouvelle production d'Ariadne auf Naxos de Covent Garden sous prétexte qu'elle ne pouvait pas rentrer dans cette fameuse petite robe noire. Le metteur en scène était revenu à la charge, prétendant que la corpulence de Mlle Voigt ne lui permettait pas d'évoluer sur scène comme il le souhaitait. Cet argument de poids a jeté un froid car pour la première fois, on apprenait que le physique d'un chanteur pouvait poser problème sur scène.

Il est indéniable que la venue de metteurs en scène de théâtre à l'opéra a été une révolution. Aujourd'hui, une personnalité comme Patrice Chéreau est célébrée, à juste titre, pour avoir apporté ce petit plus de crédibilité. En usant intelligemment de psychologie dans ses mises en scène, il a rendu évident que les chanteurs étaient aussi des acteurs. Et si l'on parle souvent de l'art lyrique comme d'un art total, c'est qu'il peut réunir la musique, la danse, la littérature et le théâtre. Néanmoins, le chanteur reste le pivot central de cette belle alchimie.

Le travail demandé à l'artiste qui possède son instrument de musique en lui, est un travail physique avant tout. Les médecins vous diront que ce n'est pas la couche de graisse qui fait la voix mais que pour certains, elle peut aider à se « sentir » dans son corps. Même si le cliché de l'énorme dame avec son casque à aile n'est pas tout à fait faux, la diversité reste de mise à l'opéra où les canons esthétiques n'entrent pas en compte. La beauté de la voix suffit amplement. Or, que le choix d'un artiste se fasse sur son apparence physique plutôt que sur ses qualités vocales est une dérive.

Une nouvelle étape a été franchie. Récemment, on a pu lire dans une critique de spectacle que telle chanteuse n'avait pas le physique du rôle. Ce qui peut se concevoir sur une scène de théâtre paraît un étrange concept à l'opéra. Faut-il maintenant pour être crédibles que les chanteurs ressemblent physiquement à leurs personnages ? En poussant plus loin l'absurdité, faut-il engager deux adolescents pour chanter les airs de Roméo et Juliette de Gounod ? Dans La sonnambula de Bellini à la Scala, Luchino Visconti son metteur en scène, a couvert Callas de somptueux bijoux alors qu'Amina, le personnage, est une simple paysanne. Est-ce son jeu d'actrice et sa voix ou bien le physique du rôle qui est devenu légendaire ? Rappelons qu'au début de sa carrière, Callas était une forte femme et qu'elle non plus, n'aurait pas pu rentrer dans la petite robe noire, tout comme Montserrat Caballé, Jessye Norman, Margaret Price... et Luciano Pavarotti mais pour une autre raison !
Depuis, Deborah Voigt a fortement maigri perdant au passage un peu de son instrument. Toutes ces histoires de régime semblent bien superflues. On a appris cette semaine que Thomas Quasthoff mettait un terme à sa carrière de baryton car « ma santé ne me permet plus d'atteindre le niveau d'exigence que réclame mon art» Son lourd handicap ne l'a jamais empêché de faire rêver les spectateurs. Preuve que dans le chant classique, un chanteur talentueux aura toujours le physique de l'emploi.


Hugues Rameau - Music & Opera
16 janvier 2012



- Rencontre avec Chen Reiss
Chen Reiss

Parfois il nous est donné la chance de pouvoir rencontrer des artistes sensibles et délicats. La jeune soprano Chen Reiss nous a accordé une interview à quelques jours du concert qu'elle s'apprête à donner au Théâtre des Champs-Elysées, le 26 janvier prochain.
Chen Reiss partage son temps entre New York et Vienne où elle se produit très régulièrement. Née en Israël, elle emménage très jeune à New York où elle étudie le chant classique. Elle démarre sa carrière à Munich. Elle y rejoint la troupe du Bayerische Staatsoper. C'est là qu'elle chante Gilda et Nanetta pour la première fois ainsi que Sophie du Rosenkavalier. A l'Opéra de Vienne, elle interprète Pamina, Sophie et en mai 2012, Servilia. Elle se produit souvent au concert avec des orchestres prestigieux. Elle a déjà chanté au Musikverein, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, au Carnegie Hall, au Teatro alla Scala, au Semperoper de Dresde, au Deutsche Oper, à Hambourg, à Florence, à Salzbourg, à Lucerne ... et seulement deux fois à Paris !
Il est urgent de découvrir cette jeune artiste dont on parle déjà partout en des termes très élogieux (son nouveau Cd « Liaisons » a d'ailleurs reçu un Diapason d'Or de la revue Diapason). Chen Reiss nous a confié qu'elle est tombé amoureuse de Paris lors de sa première venue, à 12 ans. Depuis, elle rêve d'avoir les moyens d'y passer au moins trois mois de vacances, juste pour le plaisir...
Nul doute que le public parisien tombera sous son charme à son tour et qu'il voudra la voir plus souvent à Paris mais pour le travail aussi !

Hugues Rameau - Music & Opera
9 janvier 2012

Chen Reiss
Les français vous connaissent pour vous avoir entendu en Nanetta du Falstaff du TCE en 2010 puis dans un merveilleux Requiem de Fauré à Pleyel avec l'orchestre de Paris dirigé par Paavo Järvi qui a fait l'objet d'une captation. Mais quelle surprise, vous n'êtes pas dans le Cd paru depuis ?

Chen Reiss
: C'est un choix de la compagnie de disque qui a voulu Philippe Jaroussky. Mais le concert a été également enregistré sur le vif pour un dvd qui paraîtra en avril avec Matthias Goerne. C'est un merveilleux collègue et c'est vraiment l'un de mes chanteurs préféré. J'ai vu Tannhäuser à Vienne où il était absolument fantastique. A Paris, cela a été un moment incroyable. J'adore Paris !
J'ai failli venir pour la première série de représentation de Falstaff au TCE, en 2008 au dernier moment, car la soprano initialement prévue a annulé sa participation. Malheureusement, je ne pouvais pas annuler l'engagement que j'avais à Hambourg. Je respecte toujours mes engagements, c'est quelque chose d'important pour moi. Mais j'étais quand même déçue de ne pouvoir venir à Paris. Heureusement Dominique Meyer a de nouveau pensé à moi pour la reprise du spectacle et ce furent mes débuts à Paris. Cette Nanetta m'a porté chance car j'ai immédiatement été invitée à chanter le Requiem de Fauré avec l'Orchestre de Paris et dans la foulée, on m'a engagée pour le concert que je vais donner le 26 janvier au TCE avec l'Orchestre national de France et Daniele Gatti.

Vous êtes déjà très connue en Allemagne, en Autriche, aux Etats-Unis où vous avez déjà chanté au Carnegie Hall mais pourquoi encore si peu en France ?

C.R.
: C'est une bonne question. Peut-être ce sont les grandes villes... L'Allemagne, l'Autriche et la Suisse sont des pays qui donnent peut-être plus leur chance aux jeunes chanteurs. A New York, il faut que vous soyez déjà une star reconnue partout ailleurs avant de chanter au Metropolitan. Je ne sais pas vraiment comment cela se passe en France où il y a des chanteurs prestigieux. Peut-être les français donnent plus d'opportunités à leurs artistes. Les chanteuses comme Patricia Petibon ou Sandrine Piau que j'aime beaucoup ne sont pas justes des belles voix mais des grandes artistes, elles ont du style. Ce sont des femmes formidables.

Mais comme à New York, il a fallu qu'elles se fassent connaître ailleurs avant de chanter à l'Opéra national de Paris...

C.R.
: Les engagements, c'est quelque chose de très étrange parfois car il n'y a pas vraiment de règle. Parfois, cela n'a rien à voir avec la qualité. Ce n'est pas parce que vous êtes le meilleur chanteur que vous obtiendrez le meilleur engagement.
Je crois que la voix, c'est quelque chose de très subjectif, plus que les instruments comme le piano, le violon... Bien sûr on peut dire « j'aime ce pianiste » ou pas mais la voix est une chose unique. C'est vraiment l'instrument divin. Pourquoi telle voix va vous émouvoir aux larmes alors qu'elle laissera complètement froid votre voisin ? C'est une question de goût.

Comment découvre-t-on qu'on a une voix ?

C.R.
: J'ai toujours chanté, déjà enfant... Ma mère était chanteuse. Je suis donc né dans un environnement musical. Nous écoutions de l'opéra tout le temps. Je jouais aussi du piano et je faisais de la danse classique. J'adorais le ballet. J'avais d'ailleurs un professeur de danse qui était français comme ma nounou. Je savais parler français mais faute de pratique, hélas, je ne le parle plus vraiment ! J'étais aussi entourée de musique allemande parce que mes grands-parents hongrois parlaient allemand. J'ai toujours chanté pour ma famille ou pour mes amis, à l'école... En fait, j'ai toujours su que j'avais une voix.
Mais ce n'est pas le tout. La décision importante a été de choisir de consacrer ma vie à la musique. J'ai fait mes études à New York. Les premières auditions sont toujours assez difficiles. On peut se sentir pas trop rassurée et si vous n'avez pas suffisamment confiance en vous, c'est fichu ! Il faut être convaincue que ce que vous faites est vraiment ce que vous voulez faire.

Est-ce que vous travaillez votre voix tous les jours ?

C.R.
: Oui, presque tous les jours parce que je répète beaucoup. Bien sûr, j'essaie de faire des pauses et par exemple, après un concert ou entre deux représentations, je me repose. J'essaie de ne pas donner trop d'interviews, j'évite les lieux trop bruyants et trop enfumés. Mais bien évidemment, je ne m'empêche pas de discuter avec mes amis.
Je réserve aussi dans mon emploi du temps, des périodes juste pour l'étude. J'ai la chance d'avoir beaucoup d'engagements, et il faut être bien organisée pour apprendre les nouvelles partitions, les rôles, les mélodies... La plupart du temps, je vais à New York pour travailler avec mon professeur ou bien avec les répétiteurs à Vienne ou à Munich. C'est une manière de faire qui me convient bien.
On doit toujours être entièrement dévoué à sa voix. Votre corps, c'est votre instrument de musique. Par exemple, la veille d'un spectacle, vous ne pouvez pas faire la fête. Vous devez toujours faire attention aux courants d'air, à ce que vous mangez... Vous devez avoir une vraie discipline. C'est une vraie vie de servitude !
Il faut toujours être en bonne santé, pas seulement physique mais aussi mentale. Car si jamais vous avez peur ou si vous ne vous sentez pas solide, cela s'entend dans la voix. Même si vous avez une bonne technique, vous devez apprendre à maîtriser vos nerfs pour réussir à être complètement décontractée sur scène ou pendant une audition, ce qui est encore plus difficile. Il faut pouvoir laisser libre cours à votre expressivité et se placer dans cette zone de créativité. Parce qu'après tout, avec toute la technique et tout ce que nous apprenons, le plus important est de se produire pour partager ses sentiments et toujours de manière spontanée pour créer dans le moment...

Lors du concert à Paris, le 26 janvier, vous allez chanter la version orchestrale du « Pâtre sur le rocher » de Schubert mais aussi la suite de Lulu d'Alban Berg. Est-ce une partition difficile à apprendre ?

C.R.
: Oui, c'est très difficile.

Est-ce que vous chanterez Lulu, un jour ?

C.R.
: Peut-être, on me l'a déjà proposé mais c'est trop tôt. C'est un rôle très dramatique et il faut attendre encore.
A ce niveau de ma carrière, je chante plus de concerts que d'opéras et j'ai la chance de pouvoir choisir les rôles. Au début, quand vous faites partie d'un ensemble, vous devez chanter ce que l'on vous propose. Il y a des compositeurs que j'aimais plus que d'autres et parfois, j'ai fait des choses que je trouvais moins intéressantes mais c'est formateur ! J'ai une voix très flexible, je peux chanter beaucoup de choses, du baroque et du classique... Si je refuse un rôle, et ça arrive souvent, c'est que cela ne convient pas à ma voix. Traviata, Lucia, Lulu, Micaëla... c'est trop tôt pour moi même si ce sont des grands rôles que j'adorerais faire. Je choisis toujours ce qui convient le mieux à ma voix et à ma personnalité.
Quand je prépare mes récitals, je choisis avec le pianiste. C'est un travail d'équipe, bien sûr. Je suis encore plus libre quand je fais un Cd. Je choisis moi-même ce que je veux. Bien sûr, je reste toujours ouverte et à l'écoute des suggestions du chef d'orchestre.
D'ailleurs, mon prochain Cd inclura du répertoire français...

Votre nouveau Cd, « Liaisons » qui a reçu un Diapason d'or, propose des airs de Haydn, Salieri, Cimarosa et Mozart. Ce sont vos compositeurs de prédilection ?

C.R.
: Mozart tient une place importante. Depuis mon plus jeune âge, j'ai toujours chanté les héroïnes de Mozart : Blondchen, Zerlina, Susanna et cette année Pamina et Servilia... et aussi les oeuvres religieuses.
Pour le Cd, nous avons choisi Haydn, Salieri et Cimarosa parce que nous voulions montrer les connexions (d'où le titre « Liaisons ») entre ces compositeurs. Ils sont dans une certaine mesure assez similaires. Ils travaillaient tous à la même époque à Vienne sur les mêmes thèmes d'opéras, avec les mêmes librettistes, les mêmes chanteurs... Vienne était un petit monde. Tout le monde se connaissait et s'influençait. Mais chaque compositeur a tout de même apporté sa touche personnelle.
On se focalise presque toujours sur Mozart. Or Salieri était un compositeur très important et il avait beaucoup plus de succès. On a souvent écrit que les oeuvres de Mozart sont supérieures. Moi je ne dis pas cela, je ne les compare pas. C'est juste que chaque compositeur a un langage différent. Sans nul doute, les personnages de Mozart ont une réelle profondeur peut-être plus complexe que ceux de Cimarosa ou Salieri mais cela ne veut pas dire que leur musique est moins digne d'intérêt. Les arias de Salieri par exemple sont très agréables à chanter. Son écriture est très brillante et il met très bien en avant toutes les possibilités de la voix.

Mozart reste beaucoup plus joué que Salieri ou Cimarosa. Quand on observe les programmations d'Opéra aujourd'hui les directeurs misent plus sur Les Noces de Figaro ou sur Traviata ou pour remplir les salles...

C.R.
: Je vois ce que vous voulez dire. Il y a une influence de la finance sur l'art et ceci depuis toujours. Bien sûr, les Opéras doivent remplir leurs salles mais il faudrait que les directeurs artistiques habituent le public à entendre d'autres choses en leur proposant d'autres oeuvres. Il y a tant de belles choses chez Cimarosa ou Haydn. Je pense aussi à Janacek qui est un compositeur fantastique, ou encore Korngold, Zemlinsky ou même les opéras de Schubert qui devraient être joués plus souvent. J'ai constaté qu'en France, les programmes sont souvent très originaux, tout particulièrement pour la musique baroque que l'on entend pas forcément ailleurs dans le monde.
Si vous regardez l'histoire, il y a eu beaucoup d'oeuvres oubliées. La Sonnambula, qui fait partie aujourd'hui du répertoire, doit beaucoup à Callas. Le bel canto a refleuri grâce à elle et à Caballé, Sutherland... Imaginez si Mendelssohn n'avait pas été là, nous aurions même oublié la musique de Bach. C'eut été vraiment dommage !
Je dis souvent que ma religion c'est la musique mais Bach, c'est vraiment mon compositeur préféré !

Chen Reiss
Propos recueillis le 29 décembre 2011.



- LE TOP 50

Avant toutes choses, nous sommes heureux de vous souhaiter une merveilleuse année 2012 que l'on espère toute en musique, en opéra et en danse !

2012 sera une année capitale pour la France où l'on parlera beaucoup de ces deux hommes qui seront tout particulièrement mis en avant par l'actualité... Nous parlons bien évidemment de Debussy et de Massenet (cent cinquantenaire de la naissance de Debussy et centenaire de la mort de Massenet) ! Il est d'ailleurs urgent de parler d'eux cette année car en 2013, l'Allemagne et l'Italie occuperont tout l'espace médiatique avec deux très fortes personnalités, Wagner et Verdi, nés tous deux en 1813.

Il sera amusant alors de faire le compte des concerts et des opéras produits, des Cds et des Dvds édités. Car même si elle est aujourd'hui moribonde, l'industrie du disque nous offre encore de belles choses et il est fort à parier que -année anniversaire oblige- nous aurons de nouveaux coffrets. Difficile de dire s'il est ici question d'opportunisme ou d'une politique artistique trop évidente. Nous pouvons tout de même espérer trouver quelques nouvelles pépites ou quelques incunables. Outre une tournée de concert, on annonce déjà un enregistrement de mélodies inédites de Debussy par Natalie Dessay et Philippe Cassard. Quand on sait la parfaite récitaliste que peut être Natalie Dessay, accompagnée par l'un des grands spécialistes du compositeur, il y a tout lieu d'avoir l'eau à la bouche. On peut présager que ce répertoire sera défendu à merveille grâce à la parfaite diction et à la sensibilité aux mots de la belle soprano soutenue par l'intelligence du pianiste.
En revanche, il est pour l'heure impossible de deviner le nombre de disques qui seront vendus. Même si toutes les chances sont réunies (un compositeur dans l'actualité, une star du chant lyrique, un excellent pianiste, un programme inédit...) on ne peut dire si cela suffira à transformer cette nouvelle sortie en disque d'or !

Pour avoir un aperçu de ce qui marche, il suffit de se rendre sur ce site spécialisé qui donne un palmarès des meilleures ventes de musique classique, en cette fin d'année. La classification hasardeuse du site marchand place en tête les deux albums des prêtres chanteurs. De la musique classique, il n'est pas vraiment question ici car on y chante avec une voix de variété, un peu de liturgie mais surtout des titres pop aussi connus que « Les lacs du Connemara » ou « Mon vieux ». Chacun est libre d'apprécier le sérieux dudit site...
Les deux autres disques qui retiennent notre attention sont la production d'un violoniste hollandais à la chevelure léonine et le dernier disque de Roberto Alagna, intitulé « Pasión ». D'un côté, nous avons des valses viennoises à la sauce double crème et de l'autre, un artiste bien connu qui chante façon ténor, des standards hispanisants. Ce sont ces produits que l'on retrouve en tête de gondole dans les grandes surfaces et qui bénéficient des spots de publicité. Ceci expliquant peut-être cela, les voilà en haut du classement !
S'il est toujours réjouissant qu'un artiste lyrique soit connu du plus grand nombre, on pourra tout de même regretter que des violonistes comme Renaud Capuçon ou Vadim Repin, à la technique plus sûre, ne rencontrent pas le même amour des services marketing. Pour Debussy (et Massenet et Verdi et Wagner et...) formons le voeux que la grâce de Natalie Dessay suffise à enflammer le Top 50 ! Bonne année !

Hugues Rameau - Music & Opera
2 janvier 2012


- LE JUSTE PRIX

Vive Noël ! Cette fête familiale, dont le côté mercantile peut être regretté parfois, reste tout de même, l'occasion de faire plaisir à ses proches et de leur offrir en partage un cadeau. Les plus chanceux auront certainement reçu un chèque cadeau Music & Opera ( cela reste une très bonne idée pour la Saint-Valentin !) ou le dernier Mozart.

Il est amusant de voir fleurir, à l'approche des fêtes, les compilations et les coffrets de musique classique dans les magasins. Car il y en a pour tous les goûts, pour toutes les bourses, de l'intégrale des enregistrements studio de Maria Callas au coffret anniversaire des 200 ans de Chopin de 2010, en passant par les 6 Cds « Je n'aime pas le classique mais ça j'aime bien » (sic). Il y a quelques années, un éditeur proposait une intégrale Mozart. Toute son oeuvre était au prix de trois coffrets d'opéra. Ce fut un réel succès commercial. Le concept a été repris depuis par les grandes majors et il n'est pas un compositeur qui n'ait eu ou n'aura son intégrale, proposée en coffret à prix réduit. La question alors se pose de la vraie valeur du disque. Autre exemple, quand, il a quelques années, les enregistrements des symphonies de Bruckner par le génial et rare chef d'orchestre Sergiu Celibidache étaient vendus à prix fort, une intégrale regroupe aujourd'hui tous ces enregistrements pour le prix d'un seul. Le consommateur sait maintenant qu'il lui suffit d'attendre quelques mois pour acheter les disques bien moins cher.

C'est que la politique générale des marchands de disque ne fait plus dans le détail. Entre les rachats, les fusions et les rapprochements des grands groupes, on a mis dans le même sac la pop, le rock et la musique classique. Or, vendre Mylène Farmer et vendre Haendel, ce n'est pas le même métier. La jolie chanteuse a un nombre de fans qui permet, à peu près, d'estimer un volume de vente. Grâce à une campagne ciblée et à la couverture médiatique, un Cd pop se vend très fort et ce, en quelques mois seulement. Ensuite, pour entretenir le niveau des ventes, le prix baisse, le disque suscitant moins d'intérêt. On plaque la même logique commerciale sur le classique. Bien évidemment, il n'y a pas d'actualité pour Bach ou Verdi. Rien ne nous presse à acquérir immédiatement un nouvel enregistrement classique, sachant surtout qu'en attendant quelques mois, son prix sera divisé par deux, voire plus ! Lorsqu'une rentabilité immédiate est attendue dans la pop ou dans le rock, elle est plus aléatoire en musique classique (sachant également qu'il y a de fortes chances pour que l'oeuvre qui fait l'objet d'un Cd ait déjà été enregistrée moult fois !) On le sait, le disque est en crise et les sorties Cd de musique classique se réduisent comme peau de chagrin, faute de rentabilité immédiate ! Le serpent se mord la queue...

Et pourtant, la musique classique et le disque ont une longue histoire... Certains enregistrement font partie du patrimoine et il n'est pas rare, pour l'amateur, d'acheter une vieille version d'une symphonie de Brahms. Aubaine pour le commerce, il pourra tout aussi bien racheter la même symphonie mais dans une autre version. Il y a fort à parier qu'il y aura toujours des amateurs de Mozart ou de Wagner. Et le succès de Cecilia Bartoli prouve qu'il suffit parfois d'une brillante étincelle pour enflammer le plus grand nombre. Le marché de la musique classique concerne peut-être un petit nombre d'amateurs mais il existe, bel et bien. Il est dommage de ne pas être un peu plus à leur écoute !

Hugues Rameau - Music & Opera
26 décembre 2011


- ASIE

Au commencement était le verbe et l'on suppose que la musique a suivi, peu de temps après ! Elle n'est pas le propre de l'homme mais pourtant, il n'est pas une civilisation qui n'ait ses coutumes musicales. Sur tous les continents, résonnent des sons harmonieux. L'occident a étendu son influence un peu partout dans le monde, exportant sa culture avec plus ou moins de dégâts mais parfois aussi de bonheur. La musique classique en a profité à tel point qu'il est presque devenu naturel de voir une salle d'opéra dans les pays les plus lointains. Au fin fond de l'Amazonie ou à Hanoi, se dresse un bâtiment qui ressemble bien souvent comme deux gouttes d'eau au Palais Garnier.

La musique classique occidentale s'est intégrée à la vie culturelle internationale avec, il est vrai, cette connotation surannée : l'opéra comme symbole du bon goût et du raffinement ultime.
Pas étonnant alors de voir de nouvelles salles sortir de terre, place Tiananmen, à Dubai ou à Mascate. Car il ne faut pas négliger la dimension politique de la culture. Depuis Louis XVI, nous savons que le rayonnement international d'un pays passe par là. La France a longtemps dicté les bonnes manières à toute l'Europe avant de perdre un peu de sa superbe. En matière de musique classique, il suffit de compter les quelques trente orchestres français quand l'Allemagne en possède plus de 150 ! Le coq gaulois se fait petit poussin devant son cousin germain. Quand Paris a du mal à construire sa Philharmonie, Berlin ose ajouter un étage au Staatsoper.

Au niveau international aujourd'hui, la construction d'un opéra est perçue comme le plus achevé des projets culturels et permet aux puissances d'affirmer leur position. En faisant appel à des architectes aux projets ambitieux, elles semblent rendre hommage à Charles Garnier qui lui aussi, fut un novateur. Et si les lieux ont une importance évidente, il en va de même pour les programmations. Afficher les noms des grands artistes en lettres de lumière est une autre manière de briller et de confirmer sa place de numéro un, comme au Metropolitan Opera, par exemple.
Même si la culture n'est pas une priorité absolue en temps de crise pour les hommes politiques, il est essentiel de leur rappeler constamment son importance. On ne mesure pas la grandeur d'un pays sur le seul critère économique.

Le Japon offre un autre exemple, et sans doute le plus paradoxal. Il jouit d'un rayonnement culturel évident grâce à la richesse de son histoire ou de son patrimoine. Mais sait-on que l'on y trouve l'une des plus belle saisons musicales ? La barrière de la langue fait que ces concerts sont rarement annoncés. Au cours de l'hiver 2011, on a pu y applaudir Daniel Harding, Martha Argerich, Esa-Pekka Salonen, Hilary Hahn ou Anne-Sophie Mutter. De plus, tous les artistes qui s'y sont produit vous le diront. On y trouve une qualité d'écoute exceptionnelle. Le public japonais est l'un des plus connaisseurs et pourtant des plus discrets. Le Japon est-il le nouvel Eldorado des Mélomanes ?


Hugues Rameau
Music & Opera
19 décembre 2011


- LA DELICATESSE

Nos murs sont couverts d'affiches annonçant en énorme les grands concerts rock & pop d'une Madonna ou d'une Lady Gaga, déjà complets mais avec date supplémentaire ajoutée. Ce qui, opportunément, laisse la chance au pseudo retardataire d'acheter son billet pour assister au spectacle, dans ce hangar multiculturel et omnisports, moins beau que Garnier mais bien plus grand.
Quand Britney Spears s'épile le sourcil (ou le cheveu !), tous les médias en parlent. Qu'elle fasse un concert, elle sera alors invitée partout, à une heure de grande écoute, fera des interviews pour dire sensiblement la même chose : une logorrhée tiède qui vantera le monde merveilleux de la star. Ces divas modernes se préoccupent parfois plus de leur promotion que de la justesse de leur voix. Amusant alors, de comparer une salle comme Bercy à Paris qui accueille 18 000 spectateurs en un soir et l'opéra Bastille, qui compte « seulement » 2 700 fauteuils. Néanmoins, cela n'a pas empêché environ 20 000 mélomanes de se déplacer pour assister à l'une des huit représentations de Tannhäuser, en octobre dernier, avec Nina Stemme.
Voix rare, c'est sans doute la plus belle soprano wagnérienne de sa génération, capable du plus sublime piano comme d'un forte décoiffant. Qui en a parlé ? Combien de couvertures de magazines ?

Dans le principe, un récital de chant classique ressemble à un concert de Mylène Farmer. La vedette déroule ses chansons les unes après les autres, alternant tubes du moment, nouveautés et vieux succès. Pour le chanteur classique, ce ne sont que des vieux succès mais quels succès ! Des airs immortels entonnés sans micro...

Un orchestre, une voix, des airs, de la musique, et le succès est au rendez-vous. Il n'y a bien évidemment aucune échelle de valeur qui dira que le classique est mieux que le rock. Chacun a son goût et c'est tant mieux ! La diversité culturelle est un atout. Mais qu'on songe à l'injustice de cette couverture médiatique.

Qu'on songe, par exemple, à cet art si délicat du récital réunissant une voix, un piano et un texte. Nombreux sont les compositeurs à particulièrement briller dans cet exercice. Schubert, bien sûr, qui a écrit les plus beaux cycles de lieder mais aussi Fauré, Debussy, Richard Strauss, Schumann, et tant d'autres... Ce sont des miniatures d'émotion qui demandent d'excellents artistes avec un art de la déclamation et une technique sans faille. Un chanteur n'a que le temps de la mélodie pour donner vie au texte, quelques minutes. Un récital bien composé offrira un éventail d'émotion à nul autre comparable. Il est indispensable de se munir du programme pour jouir des textes, le plus souvent des plus grands poètes. Une fois de plus, réjouissons-nous de pouvoir entendre de merveilleux récitalistes comme Thomas Hampson, Anne Sofie Von Otter, Dania Damrau, Thomas Quasthoff ou Jonas Kaufmann et peut-être en premier lieu, Matthias Goerne et Christian Gerhaher. A hauteur de leur talent, ces merveilleux artistes mériteraient, à eux seuls, toutes les couvertures des magazines du monde !


Hugues Rameau - Music & Opera
le 12 décembre 2011


- REDONNER VIE A HERCULE MOURANT

Le Centre de musique baroque de Versailles vient de consacrer ses Grandes Journées 2011 à Antoine Dauvergne, compositeur majeur du XVIIIe siècle, bien oublié aujourd'hui.

Le 19 novembre dernier, dans le cadre majestueux de l'Opéra Royal de Versailles, a été donnée une version de concert de la tragédie lyrique Hercule mourant, composée en 1761. Cette recréation mondiale (l'opéra n'avait jamais été redonné depuis sa création) a été confiée avec bonheur à Christophe Rousset. Les Talens Lyriques est bien évidemment l'orchestre baroque idéal pour ce type de répertoire même si la justesse des cuivres n'est pas toujours au rendez-vous (péché véniel, le même genre d'accident arrive aussi bien sur des instruments modernes). Le chef français avait réuni autour de lui une distribution haut de gamme, avec Véronique Gens, parfaite tragédienne, en tête d'affiche.

Drame de la jalousie, l'intrigue rappelle celle du Hercules de Haendel (1744) mais rien de comparable dans les airs dévolus à Déjanire, par exemple. Ils auraient parfaitement pu figurer dans la trilogie « Tragédiennes » enregistrée par la soprano (chez Virgin Classics). On admire toujours l'élégance vocale de Véronique Gens et ses emportements dramatiques avec cette diction impeccable qui fait d'elle une reine, en toutes circonstances. Son Hercule d'époux était campé par l'imposant baryton-basse anglais Andrew Foster-Williams, lui aussi doté d'une diction (si importante dans la tragédie lyrique) digne d'éloge. On regrettera juste que les deux héros n'aient pas un duo, aucune scène en commun. On imagine ce qu'aurait pu être cette confrontation...

Légère déception, en revanche, pour la Iole de Julie Fuchs, à qui il manque un rien d'engagement pour donner chair à son personnage. La voix est belle mais elle a peine à s'imposer face à Déjanire. Hilus, l'amoureux de Iole, avait les traits d'Emiliano Gonzalez Toro à qui l'on reprochera trop de fougue ce qui a nuit à la ligne vocale. A l'inverse, Romain Champion, l'autre ténor de la distribution, a su briller dans des rôles subalternes. Cet Atys (dans l'enregistrement d'Hugo Reyne) a tout ! Jaël Azzaretti et Alain Buet ont été parfaits. Ils ont réussi, eux aussi, à donner corps à leurs multiples personnages. Edwin Crossley-Mercer a été annoncé souffrant, ce qui ne l'a pas empêché de montrer une belle voix qu'on a hâte de redécouvrir. Fort heureusement, ce concert à fait l'objet d'un enregistrement mais dans le cadre enchanteur de l'Opéra Royal de Versailles, on se rêvait à voir le spectacle mis en scène. L'opéra baroque fait maintenant les beaux soirs des salles de spectacles. Le public répond présent et fait un triomphe aux Rameau*, Lully et Charpentier. Combien d'autres partitions sont encore au fond des placards des bibliothèques qu'on aimerait voir sur scène ? Grâce au travail du CMBV, nombreux sont les compositeurs réhabilités. Après les Journées Campra, on attend toujours le directeur artistique qui montera une Europe galante. Ce ne sont pas les oeuvres qui manquent, mais une politique artistique courageuse. Espérons qu'on redonnera rapidement vie à cet Hercule mourant !

Hugues Rameau - Music & Opera
le 5 décembre 2011

*En fin de saison, au Palais Garnier, on s'arrachera les places pour Hippolyte et Aricie de Rameau dans la mise en scène de Ivan A. Alexandre (créé à Toulouse avec une presse dithyrambique). N'attendez pas pour contacter le service de réservation de M&O. Nous avons quelques places !


- LA DISPARITION

Sena Jurinac a été la voix straussienne et mozartienne des années 50-60. Dotée du titre honorifique de Kammersängerin (chanteuse lauréate) du Staatsoper de Vienne, elle y donna plus de mille représentations. Elle laisse peu d'enregistrements et pourtant, ce fut une grande et belle cantatrice. Sena Jurinac vient de s'éteindre.
Même si elle n'était pas complètement tombée dans l'oubli, en apprenant cette nouvelle beaucoup se sont étonnés de la savoir encore de ce monde. C'est une cruelle réalité qui touche tous nos artistes. La disparition de la scène plonge irrémédiablement dans l'oubli.

Il y a peu, nous regrettions Dame Margaret Price qui avait fait ses derniers récitals il y a une dizaine d'années, sans toutefois annoncer officiellement son retrait des scènes lyriques. Le Wigmore Hall de Londres, à la prestigieuse programmation, avait annoncé un récital en compagnie de Ian Bostridge, il n'y a pas si longtemps. Les amoureux de la diva galloise se réjouissaient de retrouver leur idole, espérant secrètement une tournée où, pour la dernière fois, ils pourraient l'applaudir. Le récital n'a jamais eu lieu... Il y a eu des articles élogieux dans la presse spécialisée et de nombreux blogs sur le musique classique ont parlé de l'immense artiste qu'elle a été. Ces textes d'amoureux sont un hommage émouvant. Opportunément, BR Klassic avait édité un cd quelques mois auparavant, contenant des enregistrements inédits. On y trouve tout l'art de la diva et notamment un des plus beaux « Tu che la vanità » (du Don Carlo de Verdi) de la discographie.

Pour ces médias, Margaret Price a peut-être eu la chance d'être toujours présente dans les mémoires. Malgré son énorme talent, si sa disparition avait lieu en 2031, il n'est pas sûr du tout qu'on écrivît autant d'hommages. Car la valeur de l'artiste ne change rien à l'inégalité du traitement, sans parler des « grands » médias. En juillet 2004, à une semaine d'intervalle, Carlos Kleiber et Sacha Distel tiraient leur révérence. Pour les actualités, c'est un mois souvent calme et la moindre nouvelle est étirée pour combler le temps d'antenne. Le présentateur de la télévision française a consacré quelques 20 minutes de son journal à grande audience au chanteur de Scoubidou. Pas un mot en revanche sur l'intègre et génial chef d'orchestre ! car ici, la popularité prime.

Certes, il reste les enregistrements. D'autres grandes sopranos disparues, comme Elisabeth Schwarzkopf et Joan Sutherland, laissent un testament considérable au disque. Ce marché, pourtant moribond, entretient leur mémoire mais pour combien de temps encore ? Lorsque EMI et Decca auront épuisé le catalogue, elles ne pourront pas compter sur une légende constamment entretenue, comme celle de Callas, pour vendre de nouvelles compilations. Ne reste alors pour nos artistes qu'à avoir une vie tragique, la seule qui suscite vraiment l'intérêt du plus grand nombre. Il faut cette destinée hors du commun pour que l'on ne les oublie jamais. Mais avant de penser à la postérité, il reste, pour une artiste classique, une question bien d'actualité celle-là : comment simplement exister aujourd'hui dans les grands médias ? Participer à une émission de télé-réalité, est-ce l'ultime solution pour faire parler de soi !?

Hugues Rameau - Music & Opera
le 28 novembre 2011


- LES 30 TENORS

« Que sont les grandes voix devenues ? » « Il n'y a plus de chanteurs verdiens, sans parler des wagnériens »... sont les phrases que l'on entend ou qu'on lit régulièrement dans les médias. A croire que la dernière soprano a disparu avec les dinosaures ! Rien de plus faux ! Il suffit de fréquenter les opéras pour se rendre compte que notre époque est formidable. Du côté des ténors, par exemple, on peut applaudir, en une saison, un Jonas Kaufmann, un Roberto Alagna, un Ramon Vargas, un Placido Domingo, un Juan Diego Flórez, un Vittorio Grigolo, un Joseph Calleja, un Marcelo Alvarez, un Piotr Beczala, un Peter Seiffert, un Klaus Florian Vogt... aux quatre coins de la planète.
Il est juste de rappeler qu'il n'y a pas si longtemps, on ne parlait que des fameux « trois ténors ». On se désespérait qu'une relève ne fût pas assurée et l'on était persuadé que l'on voyait pour la seule et unique fois de notre vie l'incontournable concert des trois plus grandes voix de tous les temps. Effectivement, si aujourd'hui un organisateur avait la lucrative idée d'organiser de nouveau un tel événement, ce ne serait plus le concert des « trois » mais des « au moins trois ténors » ! Ce titre ne serait pas vraiment vendeur, mais il met en évidence que nous sommes bien gâtés avec cette abondance de talents !*
Parfois, cela ne nous empêche pas de ressentir une légère déception, en entendant ce fameux grand air, celui enregistré des centaines de fois et que tout mélomane connaît par coeur. Inconsciemment, nous comparons souvent la prestation du chanteur que nous voyons évoluer sur scène au souvenir que nous avons au disque. Implacablement, nous plaçons l'artiste dans la balance, lui opposant des centaines de concurrents invisibles. Combat déloyal, un disque de studio n'a rien de spontané. Des heures de travail, d'enregistrement, de ré-enregistrement nous donne parfois ces pépites, ces interprétations parfaites qui gravent notre mémoire. Dès lors, Comment chanter Calaf après le « Nessun dorma » de Pavarotti ? Fort heureusement, rien n'est figé dans la musique classique et une référence d'un jour n'en fait pas une référence de toujours. Avant Pavarotti, on ne jurait que par Beniamino Gigli. Et il faut honnêtement reconnaître que l'interprétation évolue, ringardisant parfois le sublime d'hier... De plus, on pourra aisément se lasser d'un disque trop souvent entendu. A la scène, un chanteur ne reproduira jamais exactement le même son, un disque oui ! Il y a une réelle magie dans la spontanéité.
Et que dire d'un interprète qui transcende tous les souvenirs que nous avons ? N'est-ce pas là la garantie du plus grand frisson qui soit ?
Mais pas d'angélisme, il arrive qu'à l'inverse, lorsqu'on ne songe qu'à la version du disque, c'est pour se réfugier ou pour se protéger. A l'évidence, c'est parce que le chanteur est médiocre voire très mauvais. Cela arrive !

Hugues Rameau - Music & Opera
21 novembre 2011


* A défaut des « trois ténors », M&O vous propose à l'achat quelques places pour le concert de La soprano, Le ténor et Le baryton : Anna Netrebko, Jonas Kaufmann et Erwin Schrott ! au Royal Albert Hall de Londres, le 6 juin 2012 (Réservation en cliquant ici)


- NAISSANCE D'UNE LEGENDE

Même s'il reste encore quelques rares spécimens, l'icône de la Diva a vécu. Comme les actrices de cinéma d'aujourd'hui, nos stars de l'opéra ne sont plus ces grandes dames emperlousées et portant vison en toute saison. On peut les croiser au coin de la rue, entamer la conversation pour leur dire notre amour sans qu'elles ne nous lancent un regard glacial. Les amateurs d'autographes le savent bien, les chanteurs se prêtent bien volontiers aux dédicaces après les représentations.
Une star absolue comme Cécilia Bartoli ne fait pas exception même si son statut pourrait lui permettre d'exiger limousines et gardes du corps.
Sans évoquer ses nombreuses distinctions, récompenses et titres de gloire, rappelons juste que, comme une star du rock, elle a vendu quelques millions d'albums et que ses concerts se jouent toujours à guichet fermé. Le château de Versailles lui a même ouvert la Galerie des Glaces pour une soirée de gala. Les spectateurs de Music & Opera qui ont pu assister à ce concert s'en souviennent avec émotion.
Même si ce récital était tout à fait exceptionnel, chaque représentation est un événement. Petit à petit, la légende se construit. Une anecdote raconte que toute jeune, Cecilia, en vacances a Paris, n'ayant plus assez d'argent pour payer son retour à Rome, eut l'idée de chanter dans la rue pour récolter quelques sous. Ce sont donc les fiers parisiens qui peuvent s'enorgueillir de l'avoir entendu, avant tout le monde ! même si, notoriété aidant, le nombre de journalistes clamant avoir découvert la chanteuse est exponentiel...
Et si l'on sent chez la belle romaine, l'amour de la scène, elle se fait rare à l'opéra (une ou deux productions par saison), non par caprice mais par manque de temps entre les tournées et le travail de recherche dans les bibliothèques. Si Cécilia Bartoli a été une des pionnières de la redécouverte Vivaldi, c'est grâce aux heures passées sur les partitions oubliées. Gluck, Salieri et les compositeurs baroques italiens en ont également bénéficié. Certes, il y eut Mozart, il y a toujours Rossini et Haendel mais le fait reste sensationnel de pouvoir proposer à son auditoire et au plus grand nombre des oeuvres totalement inconnues et avec le succès que l'on sait. Peut-être est-ce là une preuve que la démocratisation de la musique classique est possible ?
Bien sûr, il faut parler de cette voix unique, de l'incroyable étendue de la tessiture, de cet art hallucinant de la vocalise, du feu d'artifice vocal et aussi de la projection limitée. L' opéra de Zurich, salle à taille humaine, est l'écrin parfait pour ce joyau où elle se produit régulièrement avec des gens qu'elle aime.
Cécilia Bartoli n'est pas Maria Callas. Même si quelques indiscrets parlent d'un baryton zurichois, n'attendez pas les unes des journaux pour connaître sa vie privée. Il est beaucoup plus intéressant de parler des compositeurs, des oeuvres ou des grands chanteurs d'autrefois (comme Maria Malibran). Mais l'on peut imaginer aisément que, avec les années, on parlera de la Bartoli comme d'une autre légende du chant...

Hugues Rameau - Music & Opera
14 novembre 2011


P.S. : Music & Opera a la chance de pouvoir vous proposer quelques places à Zurich pour Otello, le rare et passionnant opéra seria de Rossini avec une très belle distribution et une certaine Cécilia Bartoli en tête d'affiche ! (nombre de places très limité)


- L'HERITAGE GREC

Une célébration en chassant une autre -c'est la limite du genre- on vient de « fêter » les 35 ans de la disparition de Maria Callas (avec certes, un peu d'avance), peut-être moins pompeusement que dans le cas Liszt mais avec néanmoins la sortie d'une énième compil' (« Callas Effect » chez EMI) et d'un excellent documentaire sur Arte. D'ailleurs, ce même documentaire avait déjà été diffusé en 2007, pour le... trentième anniversaire de sa disparition ! Mais les mythes sont éternels et la Diva Assoluta mériterait qu'on lui consacre plus d'un colloque chaque année. Là n'est pas la question. En revanche, célébrons-nous Callas pour les bonnes raisons ?

Comme toujours, l'on parlera plus du déclin que de l'ascension, d'Aristote Onassis que de Giuseppe Verdi. Rendons à Callas ce qui appartient à Callas et penchons-nous sur la révolution qu'elle a engendré. Avant elle, régnaient les rossignols virtuoses, les grands airs avec la main sur le coeur en guise de tout jeu de scène. L'artiste lyrique était ce cabot venu là pour se faire applaudir. Peu importait qu'il s'agisse alors de Rossini, de Verdi ou de Puccini, la musique servait le chanteur et pas l'inverse. Et puis Callas est venue, avec ce timbre si particulier et cette magique inflexion de la voix où chaque syllabe fait sens. Lorsqu'on écoute un de ses nombreux et pourtant si précieux enregistrements, on saisit immédiatement ce que dit la musique. Grâce à Callas, c'est tout un répertoire qui a reçu un éclairage nouveau. On a redécouvert la profondeur de Bellini, pour ne citer que lui car les exemples sont pléthoriques.

Hélas ! sa vie fut à l'image des héroïnes tragiques qu'elle a si bien incarné sur scène. L'Artiste consumée par son art a forgé le mythe. Un mythe si fort aujourd'hui qu'il fait oublier que ce qui a fait la grandeur de Callas, ce n'est pas la beauté même de sa voix, mais l'extraordinaire talent à la mettre au service pour la musique.
Le mélomane ne s'y trompe pas, même s'il se sent obligé de se justifier lorsque « par malheur » il n'aime pas le timbre. On a le droit de ne pas aimer la voix, c'est une affaire de goût et cela se comprend.

Il est, par ailleurs, tout à fait paradoxal que l'un des plus beaux timbres de soprano qui soit aujourd'hui, Angela Gheorghiu, se risque à sortir un album intitulé « Homage to Maria Callas ». Oser ce rapprochement est une bien drôle d'idée marketing, et l'on redoute pour la belle roumaine, outre les critiques et la comparaison, la confusion d'image avec la mythique diva capricieuse...
Le plus vibrant hommage que l'on peut rendre à Callas, lorsque l'on est un artiste, c'est de servir la musique et rien que la musique. Le plus vibrant hommage lorsque l'on est spectateur, c'est d'applaudir à tout rompre lorsque l'on décèle chez tel ou tel artiste, le style parfait, l'engagement total, la flamme ... l'héritage Callas !

Hugues Rameau - Music & Opera
7 novembre 2011



- LISZT EST RESSUSCITÉ

Le 22 octobre 2011, Franz Liszt a eu 200 ans. Cette date marque déjà la fin des célébrations Liszt, relativement discrètes, comparées au tapage Chopin de 2010 ou des événements Verdi et Wagner déjà annoncés. Mais à quoi servent ces commémorations ?
« A rien » diront certains car il est vrai que nous n'avons pas eu à attendre cet anniversaire pour admirer la virtuosité de l'écriture ou pour succomber aux charmes des « Rêves d'amour ». A quoi bon, en effet, nous vendre des voyages à Salzbourg avec l'année Mozart ou des pèlerinages à Bayreuth en 2013 ? Chaque année, ces villes symboles savent rendre justice à leur prodige avec des festivals de qualité. Et lorsque une ville ou une région, voire un pays tout entier redécouvre soudain son enfant compositeur chéri, jusque-là honoré par une toute petite statuette sur la place du village, personne n'est dupe. Un marketing trop visible refroidit toujours les plus enthousiastes.

Chaque année, nous avons notre lot de célébrations rendant malheureusement plus criante la différence de notoriété des uns et des autres. On aurait pu espérer qu'en 1996, Paris célèbre Ambroise Thomas qui a eu la bonne idée de s'éteindre dans la ville lumière, cent ans plus tôt. Il n'en a rien été. En revanche, en 2011, l'Orchestre National de France a joué, au Théâtre du Châtelet à Paris, l'intégrale des symphonies de Gustav Mahler, mort en 1911 à... Vienne ! C'est la loi du genre, les plus célèbres sont les plus célébrés, même hors de leurs frontières.

Ambroise Thomas a tout de même eu son petit succès en 1996. Le Grand Théâtre de Genève a offert à Natalie Dessay sa première Ophélie d'Hamlet avec Simon Keenlyside, dans une production de Moshe Leiser et Patrice Caurier devenue depuis légendaire. Il fallait l'audace d'un directeur artistique et la combinaison de talents aussi éclatants pour rendre justice à ce chef-d'oeuvre. De fil en aiguille, d'autres directeurs s'y sont intéressés. Depuis, plusieurs productions d'Hamlet ou de Mignon (l'autre chef d'oeuvre), se sont montées et se montent encore cette saison et non des moindres (Stéphane Degout, sans nul doute, sera un Hamlet de rêve, sans parler du Mignon de Sophie Koch). Comble du succès, on exhume les oeuvres d'Ambroise Thomas totalement oubliées. S'il y a bien eu un effet « célébration », c'est en quelque sorte à rebours, si l'on peut dire.

Franz Liszt, quant à lui, n'a pas besoin d'une redécouverte. Les plus grands se sont risqué à la redoutable et grandiose sonate en si mineur. Et si une maison de disque ose un nouvel enregistrement après Horowitz, Argerich ou Zimerman, c'est dans l'ivresse d'une fête d'anniversaire. Khatia Buniatishvili, une jeune artiste de 24 ans nous offre un enregistrement époustouflant suivi d'une série de concerts très attendus. Franz Liszt ne pouvait rêver plus bel hommage !

Hugues Rameau - Music & Opera
31 octobre 2011


P.S. : N'hésitez pas à découvrir Khatia Buniatishvili, à voir Hamlet ou Mignon d'Ambroise Thomas. Notre service de réservation est là pour vous !


- L'EPHEMERE

La disparition tragique de Salvatore Licitra cet été, a été ressentie avec une vive émotion. Ce ténor qu'on a comparé à Luciano Pavarotti en son temps, comme bien d'autres, menait une honorable carrière, faisant régulièrement les beaux soirs du Metropolitan Opera. Ce talent fauché dans la fleur de l'âge nous rappelle que toute gloire est éphémère et qu'il faut se dépêcher de savourer les grands moments.

Il existe une injustice entre les artistes. Un chef d'orchestre, le travail aidant, se nourrit toujours de son expérience et dans certains cas, il atteint au sublime comme aujourd'hui, Claudio Abbado ou Michael Gielen. Il en va de même pour certains interprètes quand la profondeur d'interprétation se double d'une technique phénoménale (les Martha Argerich, Nelson Freire, Radu Lupu,...). Mais pour un chanteur qui porte en lui son propre instrument, le temps est toujours compté. Certes, il y a des exceptions célèbres, comme le ténor de tous les records, Plácido Domingo (non content d'avoir épuisé tous les rôles du répertoire de ténor, il attaque les rôles de baryton, à plus de 70 ans !). Mais une carrière de chanteur se limite en moyenne à une trentaine d'année. L'usure du temps est irréversible. Callas, la plus symbolique, la plus déesse de nos divas, n'a chanté sur les grandes scènes que jusqu'à l'âge de 40 ans.

Injustice aussi, car quand les bravos et l'amour du public poussent un interprète à se produire plus encore, les chanteurs, au contraire, doivent refuser les contrats, les invitations, les rôles trop lourds pour se préserver. Pour ne pas avoir su dire non, combien de voix se sont éteintes, usées prématurément par trop d'engagements de par le monde ? Des artistes à la voix et au succès sensationnels comme Cecilia Bartoli ou Philippe Jaroussky se produisent intelligemment peu, ce qui rend plus exceptionnelles encore leurs apparitions. Et il faut songer aussi au travail quotidien nécessaire, au temps à apprendre les partitions, aux heures de répétition pour cet instant éphémère, la représentation. Car c'est bien ici, dans un théâtre, que doit s'entendre la musique. Un enregistrement ne remplacera jamais l'émotion intacte du moment. Le son d'une chaîne hi-fi, aussi bon soit-il, est incapable de restituer l'impact de Jonas Kaufmann, le moiré d'Anna Netrebko, le soleil de Roberto Alagna... La voix est une chose fragile. C'est un bien immatériel et éphémère mais nous avons une chance extraordinaire -le savons-nous ?- en ce début de XXIe siècle, d'être entourés de talents magnifiques (les Fleming, Gheorghiu, Mattila, Dessay, Harteros, Koch, Stemme, DiDonato, Terfel, Goerne, Keenlyside, Alvarez, Vargas, Damrau, Grigolo, et ce ne sont que quelques exemples...) Il est urgent de goûter à tous ces fruits, maintenant !


Hugues Rameau - Music & Opera
14 octobre 2011



- LES ANCIENS ET LES MODERNES

Un autre plaisir qui jalonne les joies de la musique classique, c'est la découverte de ces lieux magiques où étincellent les dorures et les pampilles. Le spectacle commence bien souvent dès l'abord du temple où le spectateur, quelques minutes après avoir franchi ses portes, sera conditionné pour se laisser emporter inexorablement par le déchaînement de passions, du rire aux larmes... Charles Garnier l'avait bien compris mais il n'était pas le premier ! Les romains par exemple avaient déjà bien le sens du spectacle (pas forcément du meilleur goût si l'on se réfère aux gladiateurs) et nous devons les remercier de nous avoir laissé ce chef d'oeuvre : le théâtre antique d'Orange.
On connaît les Chorégies, le plus vieux festival français (la première représentation lyrique date de 1869) pour ses légendaires productions ou pour avoir vu une retransmission télévisée. Et c'est le coeur battant que l'on découvre enfin le fameux mur : un mur énorme qui écrase une place de village avec, à ses pieds, un lego de caravanes et de préfabriqués, les loges où nos dieux et nos divas se parent.
Le fidèle passe de l'autre côté du mur pour découvrir le spectacle : le théâtre le mieux conservé du monde romain, le ciel comme plus beau plafond, environ 10.000 personnes avec cette qualité d'écoute rêvée, l'acoustique incroyable et enfin les opéras, les concerts, les artistes... Orange est une véritable expérience à vivre !

Il est aussi des lieux improbables, où l'on n'imaginerait pas l'émotion possible et pourtant... Le Movimentos de Wolfsburg est un festival de danse encore trop peu connu des francophones. De Wolfsburg (en Allemagne, entre Hanovre et Berlin), les férus d'architecture contemporaine connaissent le Phaeno, construit par Zaha Hadid, mais on connaît certainement mieux la ville pour son patrimoine industriel car elle abrite la firme Volkswagen. Les quatre cheminées du KraftWerk domine un lieu créé de toute pièce, il y a dix ans : l'Autostadt, une gigantesque ville-musée de la voiture, avec évidemment, plusieurs pavillons présentant les bolides anciens et nouveaux dans une scénographie à l'européenne (c'est à dire hollywoodienne, le chic et le bon goût en plus).
L'évolution, l'homme se déplaçant, l'homme en mouvement... ces concepts ne pouvaient trouver meilleure illustration que dans un festival de danse. Chaque année, en avril et mai, le Movimentos se tient dans l'ancienne centrale électrique entièrement réhabilitée et qui ouvre ses portes uniquement pour l'occasion. Grâce à un savant jeu de lumière et une formidable réorganisation de l'espace intérieur, le lieu devient un théâtre Ce qui fut l'objet industriel de la technique froide devient un décor, un temple moderne qui accueille les corps, les danseurs et la musique. Le Movimentos est une expérience moderne à vivre !

Dans un ancien théâtre, dans une usine moderne ou dans tout autre lieu grandiose, le spectacle commence bien avant la représentation.

P.S. : La réservation pour les Chorégies d'Orange 2012 est déjà ouverte. Le programme du Movimentos 2012 devrait être connu bientôt.

Hugues Rameau - Music & Opera
Le 10 octobre 2011



- LES SPECIALISTES

Tout le monde aime la belle musique. Il faut dire qu'elle est présente un peu partout autour de nous. Elle nous fait patienter au téléphone, nous accompagne dans les ascenseurs, dans les grands magasins... A la télévision, elle nous fait même vibrer pour une tranche de jambon ou pour une marque de pâtes, forcément italiennes. Pourtant, le goût sincère pour le classique et l'opéra ne se dément pas et le désir de franchir la porte des prestigieuses salles dorées est réel et spontané. Qu'on pose la question autour de soi, tout le monde souhaite voir un opéra. Le nombre de demandes que nous recevons nous en est témoin mais combien sont les néophytes qui n'osent pas encore ?
« Comment réserver, que faut-il voir ? Par quoi commencer * ? » Certes, il existe quelques barrières que notre service de réservation aide à franchir, mais il en est une plus sournoise qui paralyse souvent les meilleures volontés, le complexe de la culture : « Je ne suis pas un spécialiste... » « J'aime bien mais je n'y connais rien ! » sont les phrases que nous entendons comme si, pour un art aussi immédiat que la musique, il fallait avoir fait des études supérieures pour prétendre acheter une place !
Il y a une époque pas si lointaine où Callas faisait les mêmes couvertures de journaux qu'Elvis Presley, une époque où l'opéra faisait partie de la culture de tous et même sans être un « spécialiste », on entendait parler de cinéma, de théâtre et de musique classique qui faisaient jeu égal dans les médias.
Aujourd'hui, il n'est pas un quotidien, un magazine ou un journal télévisé qui ne fasse écho des dernières sorties cinéma ou du concert « déjà complet » de Lady Gaga. Au fil des années, l'image de l'art lyrique s'est embourgeoisée dans la presse. L'opéra est devenu cette vieille dame qu'on respecte, à qui on accorde une attention polie puis qu'on ne fréquente plus car on devient persuadé que vu son grand âge, elle ne doit parler que le latin ! Inutile de reprendre les études de lettres classiques, l'opéra se porte bien, il n'a même jamais cessé de se développer, de créer, de vivre ! Voyez les créations mondiales chaque année, comme récemment le Royal Opera House de Londres consacrant une oeuvre au sujet du mannequin Anna Nicole Smith ou bien encore, San Francisco avec un opéra sur le 11 septembre. C'est avec une création mondiale que Plácido Domingo a enchanté les spectateurs du Châtelet, ravis de venir découvrir un opéra pour la première fois. Le désir est là mais ce ne sont plus les grands médias qui satisferont l'attente. A force de marginaliser le genre, ils ont entretenu l'idée que les rênes de la musique classique étaient détenus par un petit microcosme de savants peu avides de partager leur savoir. Rien n'est moins vrai. Pour quelques anecdotiques snobs, combien de Jean-François Zygel, de Frédéric Lodéon, de Pierre Charvet, de passeurs passionnés qui n'ont qu'un but : partager et rendre la culture à ceux à qui elle appartient, nous tous.

Hugues Rameau - Music & Opera
Le 3 octobre 2011

* Dans « le coin du Néophyte », M&O a sélectionné des oeuvres (la plupart du temps dans de hauts lieux de l'Opéra) susceptibles d'encourager une première approche.



- LE CAS ALAGNA

A en croire le nombre de réservations et de places vendues par Music & Opera, c'était l'événement lyrique de la rentrée parisienne, la production la plus attendue : Faust de Gounod avec, dans le rôle-titre, Roberto Alagna.
Dans la carrière d'un ténor, c'est un rôle important, le passage obligé par l'opéra français, l'un des plus populaires avec Carmen. De bien célèbres gosiers s'y sont illustrés mais pour Roberto Alagna, il y avait ce petit plus apporté par le phrasé incomparable du ténor francophone et les fameux « r » grassayés, que les spectateurs d'Orange, de Londres ou de Vienne avaient déjà pu apprécier. Certes, la distribution était moins prestigieuse que celle de Londres (immortalisée par le dvd) mais de bonne facture et vraisemblablement portée par le travail souvent convaincant du metteur en scène Jean-Louis Martinoty.
Cerise sur le gâteau, nous revenait un grand chef d'Opéra, Alain Lombard, célébré dans le goût français, c'est-à-dire un peu tard et après l'avoir snobé une bonne partie de sa carrière. Tout concourait à rendre les représentations inoubliables et l'attente était à son comble, mais c'était sans compter sur la malveillance qui entache souvent notre quotidien : le goût du scandale !

Et le scandale éclata en gros titre dans Le Journal du Dimanche : « Clash à l'Opéra, face à Alagna, le chef s'en va ». Alain Lombard claque la porte à quelques jours des représentations ouvrant le bal des règlements de compte, à coup de déclarations dans la presse, un véritable crêpage de chignon !
La presse toujours tenue à l'objectivité a cependant laissé juste ce qu'il faut de soufre pour enflammer la belle machine médiatique qu'est aujourd'hui Internet. Et là, tout au long des sites, blogs et forum... ce fut parfois une déferlante haineuse et nauséabonde. Alagna est crucifié sur la place publique, ce n'est plus Faust mais Marguerite !

Certains comportements sont certes inexcusables, mais dans un affrontement entre deux personnes, comme dans un divorce, la prudence veut qu'on se garde de donner un avis. De récents événements ont, par l'exemple, illustré les propos de Pirandello : « Chacun sa vérité » ! Et d'ailleurs, ne doit-on pas juger un artiste sur le seul critère qui vaille, celui de son travail, celui de la scène ? Se soucie-t-on de l'ambiance en cuisine lorsque l'on déguste un plat trois étoiles ?
C'est qu'ici, nous sommes à l'opéra, le lieu de la passion, du drame, des sentiments exacerbés où le goût du scandale se nourrit ! Et les détracteurs féroces tout comme les fans hystériques mélangent allègrement vie privée et travail. Qu'on aille voir sur Google, les recherches sur « Roberto Alagna » propose dans l'ordre : Divorce, Concert puis Sicilien ! Il faut que nos stars soient « plus grandes que la vie » et le mythe de la Diva capricieuse perdure puisque nous l'entretenons. Mais il est peut-être temps de se concentrer sur la musique et rien que la musique pour ne plus parler de Roberto Alagna que comme du grand artiste qu'il est... et rien d'autre.

Hugues Rameau - Music & Opera
26 septembre 2011



- LE NUMERO 1

Le « plus grand », le « meilleur », le « best of », nous sommes abreuvés à longueur de journée, à longueur de spot de pub de cette notion du plus grand, du plus beau, du plus fort...

Dans le petit monde de la musique classique, on entend souvent, lorsqu'il s'agit d'un disque : c'est la meilleure version ou lorsqu'il s'agit d'un interprète : c'est le plus grand ! Une notion somme toute, étrange car existe-t-il même une compétition entre les artistes ? La scène est-elle un ring où l'on se départage à coup d'archet ou à coup de glotte ? Quand on connaît le travail des artistes, on les imagine mal chausser leurs gants de boxe pour gagner une salve en or d'applaudissements. Il n'y a pas de compétition ici, tout juste quelques rivalités mais le plus souvent une admiration réciproque.

Alors parfois, marketing aidant, quelques-uns sont propulsés en tête de gondole, ce qui pourrait nous laisser croire à leur suprématie absolue. Mais si tel était le cas, on verrait André Rieu à l'affiche du Musikverein un peu plus souvent. La qualité d'un artiste se juge sur son talent et surtout sur la façon dont il l'exploite, jamais au nombre de places ou au nombre de disques vendus.

Reste que nous, les spectateurs, sommes capables de juger sur pièce mais comment définir un gagnant par ce seul critère, à la fois subjectif et déraisonnable, qu'est l'émotion !? Car c'est bien ce qui nous guide tous en musique classique : l'émotion ou plutôt les émotions, à la fois intimes et partagées ! Décréter tel ou tel artiste meilleur que tel ou tel autre est de l'outrecuidance ou au mieux une belle idiotie.

Notion perfide enfin qui dans l'empressement, nous donne l'amère impression qu'en dehors des « plus grands », il n'y a pas vraiment de place pour les autres... Car enfin, celui qui ne souhaite entendre ou voir que les soit-disant meilleurs risque fort de passer à côté de l'essentiel : l'instant éphémère et sublime lorsque, au cours d'un concert, d'un opéra, d'un récital, d'un spectacle de danse... le temps est suspendu, le moment rare et où toutes les notions disparaissent.

Hugues Rameau - Music & Opera
16 septembre 2011